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Histoire d'une femme qui verse du parfum sur
la tête de Jésus
Evangile de Marc 14:3-9
On discerne trois qualités
dans l'action de cette femme: il s'agit d'une action radicale,
qui s'accomplit au juste moment, et dont le rayonnement dépasse
tout ce qu'elle aurait pu imaginer.
Nous avons repris ces trois points pour lancer un travail de
réflexion au coeur du Conseil de l'entraide.
Une action radicale: " Elle tenait un vase d'albâtre
qui" renfermait un parfum de nard pur de grand prix; elle
brisa le vase et répandit le parfum sur la tête de
Jésus. "
La femme , réellement ou symboliquement, donne tout ce
qu'elle a. Non seulement elle verse le contenu du vase, parfum
de grand prix, mais elle brise le contenant, qui donc ne pourra
plus resservir.
On se situe là dans la radicalité biblique et
évangélique, celle qu'on trouve par exemple dans
l'histoire d'Elie et de la veuve de Sarepta dans I Rois 17, où
celle-ci est invitée à donner son dernier pain,
ou encore dans l'histoire de la pauvre veuve du Temple de Jérusalem,
qui en donnant quelques piécettes, donne " ce qu'elle
a pour vivre. " (Marc 12,41-44)
Mais ce don radical est-il folie ou sagesse ?
Dans le livre des Rois, le don de la veuve de Sarepta est assorti
de la promesse de l'inépuisable, et dans l'Ecclésiaste
au ch. 11 on peut lire: " Jette ton pain à la surface
des eaux, car avec le temps tu le retrouveras, donne une part
à sept et même à huit, car tu ne sais pas
quel malheur peut arriver sur cette. terre"
A contrario le refus de donner est présenté comme
folie : qu'on songe au riche insensé qui refuse de partager
avec le pauvre Lazare, (Luc 6,19-31), ou encore à l'histoire
étrange d'Ananias et Saphira dans le Livre des Actes.(5,
1 -11) Ils meurent de n'avoir pas su donner sans mesure.
Au niveau d'un Conseil diaconal, cela peut nous inviter à
nous poser cette question : quelle est la mesure de l'action diaconale
?
Comment interpréter et vivre la radicalité du
don, entre le désir d'imitation de Jésus-Christ,
et le découragement devant l'irréalisme de l'exigence
évangélique ?
Dans un très beau texte, Bernard de Clairvaux, au 12ème
siècle, utilise l'image du canal et du bassin pour proposer
une mesure du don: Dans la vie spirituelle, frères, gardons-nous
d'une part de donner ce que nous avons reçu pour nous,
et d'autre part de garder pour nous ce que nous avons reçu
pour le donner. Tu confisques à ton profit le bien de ton
prochain si, par exemple, tu es non seulement rempli de vertus
mais encore doué de science et d'éloquence, et que
par paresse, ou par excès de discrétion et d'humilité,
tu enfermes dans un silence inutile, et plus encore coupable,
une parole dont les autres pourraient tirer grand profit. Au contraire,
tu dissipes ce qui te revient, et tu le perds, si avant d'être
toi-même comblé totalement, tu te dépêches
de répandre ce dont tu n'es qu'à moitié rempli.
De la sorte, la sagesse consiste pour toi à jouer le
rôle d'un bassin et non pas d'un canal. Un canal rend presque
immédiatement ce qu'il reçoit, un bassin au contraire
attend d'être rempli pour alors communiquer sans dommage
ce dont il surabonde.
Avec sagesse imite le Seigneur De sa plénitude nous avons
tout reçu. Apprends, toi aussi, à ne répandre
que ce dont tu es rempli. Ne prétends pas être plus
généreux que Dieu. Si tu n'as pas d'égard
pour toi-même, pour qui d'autre saurais-tu te montrer bon
?
Si l'on applique l'image de Bernard de Clairvaux à la
femme qui verse le parfum sur la tête de Jésus, ce
parfum de grand prix représente donc ce qu'elle a reçu,
et qu'elle redonne donc, dans un geste de reconnaissance. Et le
vase brisé peut symboliser Jésus lui-même,
qui va vivre cette brisure dans son propre corps.
On peut dire que la radicalité du don ne se situe pas
dans une générosité prodigue, mais dans le
sens pleinement accordé à ce don ... qui s'accomplit
au juste moment
Quelques-uns exprimèrent entreeux leur indignation :
" A quoi bon perdre ce parfum. On aurait pu vendre plus de
trois cents deniers et les donner aux pauvres. Mais Jésus
dit : Laissez-la. Pourquoi lui faites-vous de la peine ? Elle
a fait une bonne action à mon égard ; car vous avez
toujours les pauvres avec vous, et vous pouvez leur faire du bien
quand vous le voulez, mais moi, vous ne m'avez pas toujours. Elle
a fait ce qu'elle a pu ; elle a d'avance embaumé mon corps
pour la sépulture. "
On est là dans un débat bien connu entre l'utile
et l'inutile, l'urgent et l'essentiel ?
C'est le débat entre Marthe l'active et Marie la contemplative.
C'est aussi, d'une certaine manière, le débat qui
préside à l'institution des diacres. dans le livre
des Actes au ch. 6, où les apôtres désirant
garder leur énergie pour l'enseignement de la Parole, chargent
les diacres ou " serviteurs " du service des tables.
Cependant, il faut noter que le diacre Etienne continue à
témoigner par la Parole jusqu'à en mourir, et, plus
loin, c'est le diacre Philippe qui baptise l'eunuque éthiopien.
Le diacre ne peut donc être vu comme la seule figure :
- de " l'action " contre " la contemplation ",
- de l'immédiat " contre " l'éternel
",
- de l'utile " contre " l'inutile. "
La question qui peut se poser à un Conseil d'Entraide
est donc : quelle est la mesure du temps diaconal ? Ce qui donne
sens à l'action de la femme, c'est la mort proche de Jésus.
De même, ce qui donne sens à l'être chrétien,
mais aussi à l'action diaconale, c'est l'Espérance
eschatologique, quelle que soit la façon dont on l'exprime:
retour du Christ, accomplissement du règne de Dieu ...
appel à la vigilance " veillez et priez car les temps
sont proches " s'adresse à tous les chrétiens,
et doit sans cesse être interprété,.sous peine
de sacrifier l'essentiel à l'urgent.
Un texte du Pasteur Alain Houziaux nous invite à savoir
vivre l'attente :
Si tu ne sais quel doit être ton chemin, Attends, car
la semence germe et croit sans qu'on sache comment. Attends que
s'impose à toi le chemin où tu supporteras d'être
sous le regard de Dieu et de tes frères sans avoir rien
à dissimuler. Attends qu'un chemin de justice et d'amour
s'impose à toi comme une évidence à laquelle
tu ne peux que consentir si tu ne veux pas trahir ce qu'il y a
de plus vrai en toi. Et demande que te soit donnée la voie
de la simplicité, celle où tu n'auras pas à
tricher avec tes faiblesses, celle où le pardon de Dieu
et de tes frères sera ton pain nécessaire pour chaque
jour. Tu seras alors sans abri. Tu seras toi-même comme
un abri contre le vent et dont le rayonnement est inimaginable.
" En vérité, je vous le dis, partout où
on annoncera l'évangile, dans le monde entier, on racontera
ce que cette femme a fait et on se souviendra d'elle. "
Non seulement l'odeur du parfum s'est répandue dans la
maison et alentour, mais cette fragrance peut être lue comme
un symbole de la " Bonne Nouvelle" qui va se répandre
dans le monde entier. Et donc la femme qui a accompli ce geste,
fait partie intégrante de l'Evangile. Son geste a quelque
chose d'inaugural.
Ceci nous fait réfléchir à l'articulation
entre le matériel et le symbolique. Il y a ce que l'on
donne, ce que l'on fait, il y a la manière dont on le donne
ou on le fait, et il y a la signification du don et des actes,
et leur portée qui, heureusement, ne dépend pas
de nous.
Ceci nous conduit à cette question : Quel peut être
le rayonnement de l'action diaconale?
Et nous ne pouvons répondre à cette question,
sinon par une autre question que nous avons à nous poser
toujours : que signifie être serviteur ? Etre diacre ?
Si l'on applique à cette femme qui verse le parfum sur
la tête de Jésus le beau nom de servante, on se rend
compte qu'il est moins question d'exemplarité éthique
que de témoignage spirituel. Son acte rend témoignage
à Jésus le Messie qui va mourir. Les pauvres en
sont-ils lésés pour autant, comme le suggèrent
les disciples ? Rien n'est moins sûr si l'on songe que le
rayonnement de l'Evangile les concerne au premier chef, et que
cet acte est destiné à devenir source de "
charité " ou " d'amour"
On ne peut s'empêcher de penser à 1 Corinthiens
13 : " Et quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture
des pauvres, quand je livrerais même mon corps pour être
brûlé, si je n'ai pas l'amour, cela ne me sert de
rien. "
En écho, voici quelques lignes de l'imitation de Jésus-Christ,
texte du 15 è- siècle : " Sans la charité,
l'action extérieure ne vaut rien ; au contraire, une action
faite par charité, fût-elle la plus petite et la
plus inaperçue, se transforme toute en fruits. Dieu pèse
davantage la valeur du motif que la grandeur de l'action. Il fait
beaucoup, celui qui aime beaucoup. Il fait beaucoup, celui qui
fait bien. Il fait bien, celui qui sert la communauté plus
que son propre désir. "
Dans l'action diaconale, comme dans l'être diaconal, tout
indique Dieu et le Christ. Et cette assurance devrait nous rendre
moins timides et même moins modestes dans notre témoignage.
" Quel que soit votre travail, faites-le de bon cur,
comme pour le Seigneur. " peut-on lire dans l'épître
aux Colossiens.
Que le travail diaconal, le service du monde et de nos frères,
soit destiné à faire rayonner le nom de Celui qui
l'inspire, ceci doit se redire et se vivre chaque jour, car c'est
là que nous apprenons ce que signifie être serviteur.
C'est ce rayonnement comme condition et comme vocation de l'action
diaconale que l'on peut entendre dans la règle de Reuilly.
Florence Taubmann