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Les conférences d'automne 2008

 

Faire autorité


Le Grand Robert, attribue des sens assez différents au mot " autorité " :
1°) Droit de commander, pouvoir (reconnu ou non) d'imposer l'obéissance
2°) Ensemble des organes du pouvoir (" l'autorité publique ", l'Etat)
3°) Force obligatoire d'un acte de l'autorité publique (ex : l'autorité de la loi, l'autorité de la chose jugée)
4°) Capacité de faire obéir
5°) Supériorité de mérite ou de séduction qui impose l'obéissance sans contrainte, le respect, la confiance
6°) Etat d'une personne, d'une chose qui se fait croire.

On voit donc se dessiner deux famille de significations. Les 1, 2, 3 se rattachent à l'idée d'une hiérarchie, d'un commandement, d'un pouvoir, voire d'une domination.
Les 4, 5 et 6 se rattachent à l'idée d'une influence, d'un ascendant, d'un prestige, d'une réputation voire d'un magnétisme.
Une bonne partie des difficultés du débat contemporain sur ce qu'on appelle " la crise de l'autorité ", et des passions qu'il soulève, vient du fait que le mot " autorité " est utilisé sans préciser à quelle famille de sens on le rattache quand on l'emploie.
Je vais prendre ici l'autorité comme un rapport entre deux agents dans lequel l'un d'entre eux exerce un ascendant sur l'autre, ce dernier acceptant cette influence au mieux avec faveur, au pire avec soumission, alors qu'il aurait par ailleurs les moyens d'y échapper. Je choisis la deuxième famille, pas arbitrairement, mais parce que je ne vois pas dans la première famille de sens ce qui justifie l'emploi du mot spécifique " autorité " par rapport au mot " pouvoir ", alors que la seconde permet cette distinction.
Pratiquement, nombreux sont les cas de figures dans les relations interindividuelles où les éléments d'adhésion et de contrainte sont enchevêtrés. Commençons par les passer en revue.

L'autorité et le Maître

Ainsi, le professeur use de la persuasion, assise sur une compétence en principe reconnue dans la matière qu'il enseigne mais dans un contexte de discipline scolaire, et à l'aide, si nécessaire, de sanctions. Pourtant, on évoque, non sans raison, une " autorité professorale " qui, si elle s'exerce dans un cadre scolaire, ne saurait se réduire à un coup de force du maître par rapport à ses élèves. Le professeur qui fait autorité est celui qui possède un tel ascendant sur ses étudiants que toute invocation du réglement devient inutile. Le perturbateur, alors, sera rappelé à l'ordre non par le professeur, mais par les autres élèves. La discipline a été inventée pour réguler les rapports entre mauvais élèves et professeurs " moyens ". Ou pour franchir sans trop de dommages l'étape d'une défaillance momentanée des bons. Car il faut être réaliste : personne, même parmi les meilleurs, n'est excellent tout le temps. Le règlement supplée au manque d'autorité, permanent ou passager. Il est la prothèse de l'insuffisance. Si les mauvais professeurs sont souvent autoritaires, c'est sans doute qu'ils ont besoin, un peu plus que les autres, de cette armature formelle qui permet de durer, permission délivrée, du coup, à l'excellence comme à la médiocrité.

L'autorité et le Juge

Le juge, quant à lui, se prononce après un débat contradictoire où les parties disent en principe librement ce qu'elles ont à dire. Ainsi, l'acte de juger se différencie-t-il d'un pur et simple pouvoir, lequel n'a pas, en son principe, à s'embarrasser d'un dialogue préalable. Certes, il arrive à un pouvoir de s'expliquer, de faire de la pédagogie, de la " communication " dira-t-on dans la langue moderne. Mais il s'agit d'habiletés, et non de quelque chose de nécessaire entrant dans la définition substantielle du pouvoir. Les décisionnistes ont la fascination du faire, qui explique un penchant courant chez eux : la nausée du juge, qui va jusqu'à celle du droit, l'un et l'autres vécus comme une perte de temps. Pourtant, lorsque le tribunal s'est prononcé, la sentence s'applique, au besoin en recourant à la " force publique " à l'égard des récalcitrants qui ne s'exécutent pas. Si en prenant la peine de récapituler les arguments des parties, puis d'énonçer les motifs de sa décision, le juge montre qu'il ne renonce pas entièrement à persuader, ce qui distingue son activité d'un acte unilatéral de pouvoir, l'acte de juger est évidemment mêlé de contrainte. Le procès est un échange d'arguments et non un échange de coups, certes, mais pour autant il n'est ni spontané, ni libre : rendu obligatoire, d'abord, minutieusement réglé, ensuite. Du début à la fin, l'échange va s'y dérouler sous pression.
En premier lieu, le dialogue qui s'engage entre les parties se développe sous la contrainte, pour le " défendeur " d'avoir à répondre à une assignation qui lui indique peu aimablement qu'en ne répondant pas, en faisant " défaut ", il s'expose à être condamné sur la base des seuls arguments du demandeur. L'absent, même celui qui a raison, risque d'avoir tort. Injonction très puissante à être présent. Ce dialogue très spécial est quasiment obligatoire. Il ne s'agit donc pas d'une conversation.
En deuxième lieu, si l'on entre dans l'arène du procés, il faudra convaincre un tiers, dans un délai fixé, en sachant qu'on devra se plier à une décision qu'il sera, finalement, interdit de remettre en discussion. Ce n'est pas comme lorsqu'on parle, entre égaux, et qu'on peut indéfiniment revenir à la charge pour convaincre l'autre, ou se laisser convaincre, sans avoir l'impression de rendre les armes. La décision de justice, une fois les voies de recours épuisées, devient " définitive ". Adjectif très fort, presque effrayant, qui donne tout son sens à l'impressionnante " autorité de la chose jugée ".

L'autorité et la Loi

Quant à la loi, elle semble faire autorité, certes, à l'aide de ce phénomène typique de pouvoir qu'est la sanction. " La loi en général n'est pas un conseil, mais un commandement " disait Hobbes. C'est évident de la loi pénale : sa violation autorise une intervention de police, munie de pouvoirs de contraintes (garde à vue, interrogatoire, perquisition, saisie d'objets, etc.), avant celle d'une juridiction répressive, qui peut appliquer une peine. Mais ne nous laissons pas obnubiler par la loi pénale : un simple acte dommageable ou blâmable, une faute non prévue par le code pénal, ouvre la voie à une annulation, par le juge administratif ou judiciaire, ainsi qu'à des réparations imposées au fautif. C'est encore une sorte de pouvoir, devant lequel il faudra, de gré ou de force, s'incliner.
Pour autant, il y a une autorité de la loi qui existe indépendamment de la menace de sanction, et même de l'assentiment à son contenu. On peut en effet être en désaccord avec une loi, mais en considérant qu'elle est issue de la majorité (dans un système démocratique) et que cette origine suffit à lui conférer une valeur propre, s'appliquer à la respecter, même lorsqu'on est sûr de pouvoir agir illégalement sans se faire pincer. C'est en observant la capacité d'un certain nombre de citoyens à respecter des lois qu'ils n'approuvent pas, dont les motifs les laissent indifférents, voire qui desservent leurs intérêts immédiats, que l'on aperçoit le phénomène spécifique de l'autorité de la loi. Légalité, autorité et légitimité sont trois notions distinctes. Quand le respect des lois ne dépend plus que de la peur du gendarme ou du juge, c'est qu'en réalité la crise de la légalité est forte. Un sol s'est dérobé sous la loi. Elle subsiste, mais comme dans un immeuble ruiné sa charpente de ferraille : cela ressemble encore à une maison, mais personne ne voudrait l'habiter.
Il est vrai qu'une loi valablement adoptée peut être illégitime, parce qu'elle porte atteinte à des valeurs fondamentales. Une majorité peut commettre des abus de pouvoir. Ne pouvant faire autorité, puisqu'elle heurte une autorité plus grande qu'elle, cette loi ouvre la voie à une désobéissance légitime, qui est par un biais, certes, un refus d'autorité, mais par un autre biais la manifestation d'une soumission à une autre autorité tenue pour primordiale par le rebelle. Cependant, une désobéissance exclusivement fondée sur un désaccord avec le contenu de la loi porte atteinte à une autre valeur fondamentale : celle de la démocratie. Il y a des abus de pouvoir. On peut envisager qu'existent également des abus de dissidence, commis par des minorités. C'est pourquoi la question de la désobéissance civile n'est pas si simple.

La distinction de l'autorité et du pouvoir

Ainsi, même en en prenant en compte les situations fréquentes dans lesquelles l'autorité se mélange avec des éléments voisins, on gagne à la distinguer du pouvoir. Celui-ci peut fonctionner par la force ou sa menace, sans aucun consentement, alors qu'elle doit être acceptée, voire désirée. Cependant, ces " zones grises " montrent que l'autorité peut être articulée au pouvoir. Qu'elle lui soit reliée entraîne-t-il qu'on doive la confondre avec lui ?
La thèse de ceux que nous appellerons les " autoritaires " est que le déclin du pouvoir pur et simple signe la défaite de l'autorité. C'est qu'ils ne parviennent pas à séparer le pouvoir et l'autorité, qui sont chez eux comme les deux faces d'une même médaille.
Les anti-autoritaires, qu'on appelle souvent " libertaires ", bien qu'ils soient fréquemment sectaires, ont tendance eux aussi à faire de l'autorité l'un des masques que le pouvoir est susceptible de revêtir. C'est que pour eux, dans les rapports inter-personnels, on est soit dans la recommandation, soit dans l'injonction. Entre les deux, rien, sauf une hypocrisie : l'autorité est un " ordre ", mais qui ne dit pas son nom. Bien entendu, cette position peut invoquer une longue histoire, où les pouvoirs (paternel, masculin, féodal, royal, religieux, étatique) et l'autorité, en fait, ont été confondus. Le soin mis à déconstruire l'autorité sous toutes ses formes, et la nausée du mot lui-même, s'expliquent par la conviction qu'on ne fait alors que combattre une figure de la domination, la plus perverse, puisqu'elle n'est qu'un masque.

" S'il faut vraiment définir l'autorité, alors ce doit être en l'opposant à la fois à la contrainte par force et à la persuasion par arguments. " La distinction exigée par Hannah Arendt a l'avantage de délimiter le champ spécifique de l'autorité, mode particulier d'influence entre les êtres. En deçà du pouvoir, mais au-delà de la simple attraction exercée par certains individus sur d'autres par le moyen de la séduction, de la compétence ou du charisme. En tout cas, nous voyons qu'on ne peut parler d'autorité qu'en acceptant l'idée que quelque chose existe, dans la façon de régler les rapports entre les individus, ou entre les individus et les institutions, qui se situe à mi-chemin du conseil et du commandement.
Je dirai que plus les individus se désaffilient, se diversifient, s'autonomisent, plus il est urgent, pour penser la stabilité non-violente de sociétés ainsi irrémédiablement compliquées par l'imprévisibilité, d'imaginer de nouvelles modalités de l'autorité. Si les discours autoritaires comme les discours anti-autoritaires nous paraissent désormais également incapables de cerner la crise de l'autorité dans le monde moderne, c'est qu'ils nous empêchent, me semble-t-il, de demander si l'on peut concevoir une autorité différente de tout pouvoir : un autre type d'autorité.

En quoi consiste la crise de l'autorité ?

On peut relire le texte d'Henri Bergson qui fait l'ouverture de " Les deux sources de la morale et de la religion ". Ce texte date de 1932, mais il nous aide à mieux cerner les contours de la crise moderne de l'autorité.
" Mais voici qu'un obstacle surgissait, ni visible, ni tangible : une interdiction. Pourquoi obéissions-nous ? La question ne se posait guère : nous avions pris l'habitude d'écouter nos parents et nos maîtres. (…) A nos yeux, leur autorité leur venait moins d'eux-mêmes que de leur situation par rapport à nous. Ils occupaient une certaine place : c'est de là que partait, avec une force de pénétration qu'il n'aurait pas eue s'il n'avait été lancé d'ailleurs, le commandement. En d'autres termes, parents et maîtres semblaient agir par délégation. Nous ne nous en rendions pas nettement compte, mais derrière nos parents et nos maîtres nous devinions quelque chose d'énorme ou plutôt d'indéfini, qui pesait sur nous de toute sa masse par leur intermédiaire. Nous dirions plus tard que c'est la société. "

Il y avait donc, si on suit Bergson, une raison au respect de l'autorité : l'idée que les maîtres et les parents n'étaient que les mandataires de quelque chose de plus vaste (" d'énorme ") et de plus haut (Bergson évoque une pesée, laquelle, a priori, s'exerce du haut vers le bas). En s'inclinant devant leurs interdictions, on s'inclinait en réalité devant ce " quelque chose " qu'avec un accent très moderne Bergson finit par nommer " la société ".
Cette idée est forte : pour que l'autorité fonctionne, c'est-à-dire qu'elle soit respectée, il ne faut pas qu'elle procède pour l'essentiel des caractéristiques des personnes ou des instances à qui elle est confiée, mais de quelque chose qui, situé derrière elles ou au-dessus d'elle, les dépasse. Les bons, les mauvais, les excellents sont justifiés, emportés par quelque chose qui les dépasse. La crise de l'autorité, alors, proviendrait de la circonstance suivante : il y a toujours des parents, des maîtres, des juges, des lois, mais on ne voit plus trés bien de quoi ils se réclament, de quoi ils sont les délégués. Ceux qui sont censés leur obéir n'ont plus l'impression que quelque chose existe " derrière " ou " au-dessus " justifiant qu'on s'incline devant eux, quelles que soient leurs imperfections particulières.
D'où une autre question : comment une telle impression s'est-elle formée ? Elevés dans le culte de l'égalité, pourquoi les enfants s'inclineraient-ils devant des parents qui ne sont que des copains (un peu plus âgés), des maîtres qui ne sont que des semblables (en sachant un peu plus), des juges (qui ne sont que des hommes, un peu déguisés), s'ils ont l'impression que derrière ces égaux, il n'y a rien, rien de plus vaste, rien de supérieur ? Peut être aussi les maîtres, les juges, les parents ont-ils eux-mêmes perdus cette certitude. La critique (salvatrice) des institutions a-t-elle installée un doute plus profond ? S'agit-il d'une évolution interne aux individus ? S'agit-il de la prise de conscience d'une réalité : il n'y aurait effectivement plus rien de consistant, derrière ces parents, ces juges, ces professeurs ?

Egalité, autorité, divinité

Nous avons évoqué, à propos de l'autorité, et pour la distinguer du pouvoir, la notion d'ascendant. Est-ce qu'on peut penser l'autorité sans l'idée de supériorité ? Les libertaires disent que oui. Pour eux, la seule chose qui fasse autorité, c'est… l'absence d'autorité. Mais si on répond " non " à cette question (l'idée d'une supériorité entre bel et bien dans la composition de l'autorité), cela ouvre encore la voie à une alternative : est-ce que cette supériorité est celle de ceux qui l'incarnent, ou celle de la chose, de la notion, de la force qui est " derrière " ?
Acceptons donc l'idée que l'autorité suppose l'acceptation d'une certaine supériorité.
Première sous-thése : l'autorité serait une propriété propre à ceux qui font l'autorité. Mais il reste un probléme : à moins d'en revenir à une autorité fondée sur la force (les châtiments corporels ?) et indiscutable (mais alors s'agit-il e,core d'autorité, n'est-ce pas plutôt du pouvoir ?, il faut bien articuler l'idée d'une supériorité avec le constat de la faillibilité des individus, des maîtres, des parents, des juges. Est-ce qu'on va recommencer à faire croire aux enfants que les gens qui les éduquent, ou qui les jugent, sont omniscients, parfaits, sans reproche ? Est-ce qu'on prépare les enfants au monde réel en leur racontant des histoires ? Dans une certaine mesure, oui, mais rien que des fables, est-ce bien prudent ?
Si c'est la seconde sous-thèse (la supériorité de ce qui est " derrière " plutôt que celle de ceux qui sont " devant "), quelle est la nature de ce qui se tient ainsi en arrière ou au-dessus ? Est-ce que cette chose est divine, ou est-ce qu'elle peut être laïque, " politique " ou d'un autre ordre ? Est-ce qu'une autorité est pensable dans un monde sans Dieu ? On peut soutenir que notre incapacité à définir une autorité subsistant même en l'absence de Dieu contribue à ce que tant de gens encore se rallient à la cause divine. Dieu n'a pas été remplacé. Deuxième observation : ce Dieu, ce Dieu catholique du moins, comme il est, comme il est en même temps tout puissant et laxiste ! Il a le dernier mot et en même temps comme il nous laisse faire ! Comme il nous laisse libre d'adhérer ou pas à ses commandements ! Mais alors, est-ce que ce sont encore des " commandements " ? Décidement, ce mélange de supériorité et d'humilité, ressemble beaucoup à l'autorité.

Autorité, égalité

Cela nous améne à aborder la question de l'autorité et de l'égalité. Il est certainement possible d'imaginer une autorité sans vénération. Mais il n'est pas sûr qu'on puisse éliminer la supériorité de la notion d'autorité.
D'abord parce que c'est faux : ce serait une autre façon de raconter des histoires à nos enfants que de leur laisser croire qu'ils sont dans la même situation que les adultes. La démagogie pédagogique prend sa source dans le refus de penser la différence des âges, des expériences, des savoirs, comme si celles-ci constituaient une offense à l'idée d'égalité. Si j'assiste à un cours d'histoire, c'est qu'un professeur en sait quand même un peu plus long que moi sur le sujet qu'il enseigne. Nous sommes " égaux " partout, sauf dans le rapport avec la matière enseignée. Ensuite parce que cela ne marche pas : si je suis persuadé que j'en sais plus que lui, ou qu'on peut apprendre sans écouter, soit je n'assiste pas au cours, je l'ignore, soit je perturbe la séance en l'interrompant, en le prenant à partie, ou en parlant bruyamment d'autre chose avec mon voisin, en envoyant des " SMS " sur mon portable. C'est alors l'enseignant qui risque d'abandonner son cours…
Est-ce qu'on n'a pas de plus en plus de mal à accepter l'idée qu'une personne soit en même temps juridiquement notre " égale " et en avance sur nous dans un domaine donné ? Or, ce que la déclaration des droits de l'homme dit, ce n'est pas que les hommes sont égaux en fait, c'est qu'ils le sont " en droit ".

Respectables, admirables ?

Pour certains auteurs, la crise de l'autorité serait en rapport avec la perte de la faculté d'admiration. Ainsi, Alain Finkielkraut : " on respecte tout, de nos jours, pour n'avoir plus rien à admirer ". Convenons qu'il y a une perte de la faculté d'admiration, dans un " climat " où celle-ci paraît suspecte. Ou alors ce sont de fausses admirations qu'on abandonne aussi vite qu'on y a cédé. Mais on ne voit pas que ce soit au profit d'une montée du " respect ".
Admirer, pourtant, ce n'est pas vénérer. Une partie de ceux qui réfutent l'autorité n'utilisent-ils pas un argumentaire qui cible quelque chose qui ressemble à, mais qui n'est pas exactement l'autorité : l'adulation ? Je suis d'accord pour réhabiliter l'admiration : savoir admirer, c'est se donner la possibilité de grandir. Nous devons reconnaître qu'il y a des gens qui sont supérieurs, non pas au sens où ils écrasent autrui, mais au sens où, au moyen d'une supériorité réelle, ils le tirent plus que vers eux : vers le haut, vers quelque chose de plus haut qu'eux. L'admiration, de plus, n'a rien à voir avec l'inconditionnalité. On peut admirer quelqu'un avec qui on est en désaccord.

Mais la façon de Finkielkraut de " monter " le respect contre l'admiration paraît un peu artificielle. S'il existe quelques professeurs prodigieux, ils restent exceptionnels. En France aujourd'hui, plus d'un million de personnes sont officiellement chargées d'enseignement. Il serait miraculeux que tous soient admirables. Pourtant, un professeur normalement dévoué à ses élèves, sérieux mais pas brillant, consciencieux mais imparfait, a lui aussi droit à ne pas être insulté, filmé pendant son cours, bousculé à la sortie. Si nous conditionnons le respect à l'admiration, le respect sera rare, autant que les rencontres avec des admirables. Or la question du respect subsiste, même en cas de non-admiration, surtout dans une société de masse où se multiplient les rencontres entre anonymes.

Le respect est donc conditionné par la présence d'un individu respectable. S'il l'on parle d'une institution, alors celle-ci, si elle prétend au respect, doit s'efforcer de ne pas contredire, dans les actes de sa pratique quotidienne, les valeurs ou les missions dont elle se réclame. Même si nous devons accepter l'idée que les institutions, elles-mêmes, sont imparfaites.
Mais faut-il que tout individu, avant d'être respecté, fasse l'objet d'une vérification minutieuse de respectabilité ? Ou faut-il défendre une présomption de respectabilité ? Dans les rapports interindividuels, privés, on peut admettre cette sorte de mise en examen. On se choisit. Dans les rapports sociaux, c'est moins sûr. Les autres sont là, et il faut faire avec la plupart, sauf vocation d'anachorète ou de misanthrope. Si le professeur, l'agent de la poste, le conducteur de bus doivent, pour être respectés, présenter leurs titres de respectabilité à tous ceux dont ils traitent les demandes, cela les met dans une situation impossible.

Le respect : cela se fait à deux

Le respect suppose donc certainement la présence d'un individu respectable. On vient de voir qu'il ne faut pas placer la barre trop haut, a priori, pour reconnaître cette respectabilité, et qu'il faut se résigner, dans l'espace public, à une présomption de respectabilité.
Mais comme le respect est un rapport, au moins entre deux êtres, pour être possible, il implique également la présence d'un individu prêt à respecter autrui, c'est-à-dire ne posant pas trop de conditions impossibles à satisfaire à l'expression de son respect.
Si la société par son fonctionnement général, les " valeurs " qu'elle met en exergue, les modes de faire à l'égard des enfants qu'elle banalise, forge des individus dépourvus de la capacité de respect, rien ne peut faire autorité pour eux, même des éducateurs respectables, au sens prudent (sans confusion entre respect et admiration) que j'ai évoqué.


Le psychanalyste Jean-Pierre Lebrun avance la thèse que la modernité fabrique des " néo-sujets " incapables d'accepter la rencontre, de supporter le manque qui résulte de l'altérité : des " sans-autrui ".
Je ne crois pas qu'on puisse être " sans autrui ". Celà n'existe pas, étant donné que les sujets sont tous, sans exception, même le plus abominable des criminels, structurés, constitués, traversés par l'autre. Mais des " sans respect ", ça, oui, il y en a. A foison, et dans toutes les sphères de la société. Dans certaines banlieues. Mais aussi dans certains conseils d'administration de sociétés anonymes. La crise du respect traverse toutes les classes, tous les groupes sociaux.
Or le respect est une sorte de condition préalable à l'autorité. Sans l'acceptation du respect minimal, aucune autorité n'est possible. Mais la plus grave erreur, peut être, qu'on pourrait faire, si l'on veut construire de l'autorité (au sens d'une influence, d'un ascendant, pas d'un commandement ou d'une domination) dans notre société, ce serait d'attribuer, discrétement ou ostensiblement, le manque de respect à telle ou telle catégorie de la population.

Désolé de terminer par cette considération peu engageante, car elle vient compliquer l'exercice, mais rien n'est simple dans la vie : la bataille pour le respect, si elle revêt certaines formes, peut être elle-même irrespectueuse.

Didier Peyrat,
magistrat

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