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Les candidats aux Elections présidentielle
dorigine protestante dans lhistoire
Il ny a eu quun seul protestant
à lElysée :
Gaston Doumergue en 1924
Lhistorien Patrick CABANEL, Professeur dhistoire
contemporaine à Toulouse a traité un thème
tout à fait dactualité puisquil sagit
dévoquer les candidats dorigine protestante
aux élections présidentielles
Lorsque nous avons choisi
ce thème, nous ne savions pas que Lionel Jospin serait
peut-être candidat ; sil lavait été,
on se serait trouvé au cur de lactualité.
José Bové nest pas protestant mais cest
un disciple de Jacques Ellul. En revanche, il y a un autre candidat
qui est dauthentique origine protestante. Ce nest
pas Ségolène Royal, mais Nicolas Sarkozy. Soyons
précis, jai parlé dorigine. Car en ce
qui le concerne, il affiche son catholicisme. Son grand-père
maternel était juif, son grand-père paternel calviniste,
pur et dur, comme létait souvent la petite aristocratie
hongroise depuis le XVIème siècle. Et depuis lancienne
Autriche-Hongrie la classe dirigeante hongroise est calviniste.
Dailleurs, le régent Horty, « dictateur de
la Hongrie » dans lentre-deux guerres, était
calviniste lui aussi.
Je me souviens dune formule dun Lionel Jospin amer,
disant : « Je suis un austère qui se marre. »
Il savait quil était prisonnier de cette image négative
que la France a gardée des protestants. A ce propos, Jean
Bauberot a écrit un beau livre, « La haine oubliée
» », qui rappelle quil y avait une très
forte haine des protestants sous la troisième République.
Et il reste un certain anti-protestantisme, je dirais sympathique,
dans ce que mes collègues de lUniversité appellent
les ethnotypes.
Des candidats difficiles à définir
Le protestant est par définition quelquun de sombre,
coincé, austère, radin, cultivé, bourgeois,
libéral
Par ailleurs Jospin a fini par dire : «
Je suis un protestant athée ». Cest très
fort comme formule. Tous les protestants ne sont pas athées,
mais beaucoup de protestants ont cessé de pratiquer. Beaucoup
de protestants aussi ont gardé, après avoir perdu
la foi et la pratique, lidentité huguenote. Jutilise
à dessein ce vieux mot, cette façon de savoir que
lon est différent.
Je dis souvent que les protestants sont quelquefois plus nombreux
dans les musées et les librairies que dans les temples.
Et si lon va au Musée du Désert pour lAssemblée
annuelle on voit que cest à la fois un lieu de culte,
un musée et une salle de conférence à ciel
ouvert. Cest dire quil nest pas facile de définir
ce que sont les protestants et moins encore les candidats protestants
à lélection présidentielle.
La France, toute laïque quelle est, na jamais
élu que des catholiques, sauf une fois sous la IIIème
République : cétait Gaston Doumergue en 1924.
Il est resté sept ans à lElysée et
il a laissé des souvenirs mitigés à la gauche
de lépoque et aux historiens. Mais à part
lui, il ny a jamais eu de chef dEtat protestant en
France. Ne me citez pas Henri IV de Navarre. Jai longtemps
cru que sa conversion au catholicisme nétait que
de façade, mais lorsque jai été amené,
en 1998, à retravailler sur lEdit de Nantes, jai
acquis la conviction que cétait une conversion profonde
et bien réelle. A lépoque, il était
impossible de distinguer entre conversion politique et conversion
religieuse.
Une fonction pour catholiques
La monarchie française était profondément
chrétienne ; il y avait donc une sorte de contrat entre
Dieu et le roi. Le jour du sacre, celui-ci avait le pouvoir thaumaturge
de guérir par le toucher. Le dernier à lavoir
fait est Charles X. En devenant roi, Henri IV a donc épousé
une fonction qui était indissolublement politique et religieuse,
et je crois quil est resté définitivement
catholique.
Plus tard, le Concordat de 1802, signé par le Pape et
Bonaparte, affirmera encore que le Premier Consul de la République
devait faire état de son appartenance à la religion
catholique. Si lon venait a avoir un Premier Consul qui
ne soit pas catholique, il aurait fallu renégocier le Concordat.
Cest dire quil était impossible jusquen
1905 de devenir Président de la République si lon
nétait pas catholique. Toutefois, le protestant Charles
de Freycinet fut plusieurs fois Président du Conseil. Il
reste aujourdhui connu pour avoir doté la France
dun plan de voies de chemin de fer qui a valu à un
certain nombre de sous-préfectures dêtre reliées
à la capitale.
Trois destins politiques incomplets
Mais venons-en au temps de la Vème République
pour comprendre les difficultés des candidats protestants,
en particulier Lionel Jospin et Michel Rocard, et pour comparer
leur échec avec ce qui a été la réussite
des candidats dune autre culture qui se sont coulés
avec beaucoup plus daisance et de naturel dans le moule
dune élection présidentielle. Les protestants,
en particulier les deux candidats précédemment cités,
qui me paraissent de grands hommes politiques, ont eu une carrière
marquée par un échec sans rémission, suivie
dune traversée du désert dont ils ne sont
pas sortis. Leur destin restera à jamais incomplet, car
ils ont échoué au seuil de la plus haute marche.
Un troisième homme politique assez remarquable a connu
le même sort : cest André Philip, qui était
cévenol par sa mère. Tous les trois ont été
des Sully, mais aucun na été un Henri IV.
André Philip fut un ministre important de de Gaulle après
la Libération, Michel Rocard et Lionel Jospin ont été
à la tête de gouvernements qui ont compté,
mais ils ont échoué dans leurs ambitions présidentielles.
Une influence protestante capable de faire bouger les choses
a existé dans un laps de temps très bref : entre
1875 et 1885. Ensuite il y a eu un glissement dû à
laffaire Boulanger en 1886, qui a radicalisé une
certaine droite, et à laffaire Dreyfus, qui a contraint
les républicains à devenir plus anticléricaux
quils ne voulaient lêtre et les catholiques
plus antirépublicains quils ne létaient.
Les deux camps se sont donc durcis, mettant fin à cette
période où une véritable pensée protestante
a joué un grand rôle dans la formation de notre pays.
Un britannique sous la IIIème
En février 1880 Jules Grévy succède à
Mac Mahon, le temps de gestation est terminé, la République
sinstalle. Le premier ministère (formé de
dix ministres) a pour patron un protestant britannique : Waddington,
issu dune famille de pasteurs. Dans ce ministère
cinq membres sont protestants, un seul est un Français
dorigine, les autres sont un réfugié et un
Suisse
tout un symbole. Puis arrive au pouvoir une génération
de hauts commis de lEtat, dans la magistrature, dans la
préfectorale, dans lenseignement, dans la direction
des ministères, en particulier à lEducation
nationale.
Ils vont bâtir pendant une quinzaine dannées
une laïcité très différente de celle
que nous connaîtrons par la suite. Ce nest pas une
laïcité antireligieuse ou areligieuse ; elle na
pas peur dêtre spirituelle ou spiritualiste, de dire
quil y a du spirituel dans chacun de nous et dans la société.
Elle na pas peur de parler de Dieu, dune manière
qui na rien à voir avec les orthodoxies ou un calvinisme
un peu sévère. A une époque où la
France attend une forme de restauration, la manière protestante
de régler les rapports entre Dieu et la morale dans les
écoles paraît prometteuse et a une vraie capacité
dinfluence.
Les éminences grises au travail
Ce sont moins les ministres ou le Président de la république
qui travaillent que les éminences grises, comme Ferdinand
Buisson, dont on parle de plus en plus aujourdhui après
lavoir longtemps méconnu. Pendant que les ministres
de lInstruction publique se succèdent, lui est resté
de 1879 à 1896 directeur de lenseignement primaire.
Il a tout fait : les revues, les manuels de pédagogie,
les instituteurs, les carrières, les Ecoles Normales Supérieures.
Ses collègues étaient aussi des protestants : dans
le secondaire Elie Rabier, pour le supérieur Louis Liard.
Cétait le pouvoir protestant des directeurs de ministère.
Ils ont donné des élites à un régime
neuf qui en avait besoin. Le pays a beaucoup demandé aux
protestants et beaucoup reçu deux. Il a aussi beaucoup
demandé à une autre élite, qui a la même
histoire damour avec la République, cest lélite
juive. Voici pourquoi cette République a pu être
assimilée à un régime judéo-protestant.
Mais on également beaucoup demandé à un troisième
milieu : la franc-maçonnerie.
Au nom de Ferdinand Buisson le sage il faut ajouter celui de
Félix Pécot le mystique, cet homme qui sest
enfermé quinze ans à Fontenay-aux-Roses, à
lEcole Normale qui forme les institutrices. Chaque matin
il se levait à 5 heures pour préparer une conférence
de philosophie quil prononçait à 7 heures
devant les jeunes filles. Il a formé les élites
laïques de Fontenay. Les protestants constituent donc une
minorité sûre delle-même, un peu orgueilleuse,
qui pense que la France du XVIII ème siècle a raté
sa chance de passer au protestantisme, ce qui veut dire à
la modernité, en sortant du catholicisme archaïque
et en comblant le retard de lalphabétisation (la
France a un siècle de retard sur la Prusse pour lobligation
scolaire).
La chance perdue du XVIème siècle
Jusque-là, on ne sortait du catholicisme que par la violence
: la Révolution et plus tard la Commune. Avec ce protestantisme
de la fin du XIXème siècle, cest une sortie
douce, faite de paix sociale, de modernité, dalphabétisation.
Pécot et Buisson disent que la chance perdue au XVIème
siècle est en train dêtre inventée.
Le temps est passé de la Réforme religieuse, la
France fait de la laïcité, cest sa manière
à elle de réparer loccasion perdue à
la fin du XVIème siècle. Le pays qui fascine, cest
lAllemagne assimilée au protestantisme. Mais les
protestants français sont dores et déjà
installés à gauche, une gauche essentiellement laïque
et libérale au meilleur sens du terme.
Par la suite la France reviendra à ses démons
: les deux France, la rouge et la noire. Le problème de
la gauche en 1920, cest quelle est fascinée
par le marxisme. Maurice Couve de Murville a observé que
les partis communistes étaient très faibles dans
les pays protestants car « les protestants naiment
pas les Eglises autoritaires ». En France, les protestants
ne sont pas communistes, à part dans les Cévennes
où ils votent majoritairement communiste.
Deux hommes, deux cultures
André Gide a bien été un compagnon de route
du PC, mais en juin 1933, il sait quen adhérant il
va perdre son libre-examen. Et dans la SFIO, les camarades dAndré
Philip ont compris quil ne serait jamais vraiment des leurs.
Sa formule était la suivante : « solidaire dans laction,
solitaire dans la réflexion ». En 1946, il y a une
élection interne à la SFIO ; Léon Blum, rentré
de déportation, se retire de la vie politique et exige
que les députés qui ont voté les pleins pouvoirs
à Pétain ne se représentent pas sous les
couleurs de la SFIO. Trois hommes se disputent sa succession,
parmi lesquels un juif, Daniel Mayer, un protestant André
Philip et Guy Mollet issu de ce quAndré Encrevé
appelle les AOC (anticléricaux dorigine catholique).
André Philip fait un discours à la Léon Blum,
déjà un discours rocardien, qui ninsiste pas
sur la lutte des classes et ignore lexpression « dictature
du prolétariat ».
A lopposé Guy Mollet déclare : » Nous
sommes le parti de la classe ouvrière. Méfions-nous
de ceux de nos camarades qui croient pouvoir éviter les
réalités nécessaires de la lutte des classe
avec un humanisme de mauvais aloi, un piège dressé
par la bourgeoisie. » Lors de la guerre dAlgérie,
Guy Mollet retournera la SFIO et André Philip, qui refusera
denvoyer le contingent, sera exclu. Cest un bon exemple
de laffrontement de deux cultures politiques qui se solde
par léchec de celui qui na pas voulu entrer
dans lEglise du parti.
La Vème : pléiade de protestants
Depuis Mitterrand, il y a eu une pléiade de protestants
sous la Vème République : Defferre, Joxe, Rocard,
Jospin, Baumel, Couve de Murville, Hoeffel
Mais lélection
du Président de la République au suffrage universel,
décidée par de Gaulle et appliquée en 1965,
convient mal au style protestant. Il y a une dimension assez peu
démocratique dans la longévité au pouvoir
des présidents et dans limage monarchique quils
incarnent. Dans le premier tome de ses Mémoires politiques,
Pierre Joxe décrit le retour de Mitterrand en mai 74, alors
quil vient dêtre battu de 100 000 voix par Giscard.
Il a vu revenir un « militant transfiguré »
par lélection présidentielle. Après
avoir dénoncé les institutions monarchiques de la
République Mitterrand y sera très à laise,
et cela peut sexpliquer par son origine et sa formation
catholiques. A lopposé de ce Florentin génial,
Rocard apparaîtra raide et coincé comme un protestant,
mal à laise avec cette culture politique de la Vème
République.
Pour les élections de 2007, les deux candidats actuellement
favoris jouent sur le registre de limaginaire catholique.
Ségolène Royal a pu être comparée à
la Vierge Marie, à Jeanne dArc, ou encore elle apparaît
un peu comme la Marianne. Nicolas Sarkozy a trouvé en janvier,
au Mont Saint Michel cette image du candidat christique
qui se présente en sauveur des Français. Lionel
Jospin aurait été bien déphasé au
milieu de ces deux candidats.
Conférence de Patrick Cabanel,
Propos recueilli par Frédérique Hebding