Les conférences du printemps 2009
Calvin
Conférence d'Andrew Buckler
donnée au CPR le 2 avril 2009 dans le cadre de l'année
Jean Calvin
L'actualité de Jean Calvin : Re-penser l'Eglise
Introduction
Jean Calvin n'a pas, en général,
été bien traité par l'histoire. Il est moins
sympathique aux yeux de beaucoup que Martin Luther.
Isabelle Graesslé : L'un est plus âgé que
l'autre, aussi rond que l'autre est maigre, l'un aime la bière,
les rires dans les estaminets et la compagnie de sa femme, le
seul vrai docteur en théologie de la famille, comme il
aime à l'appeler. L'autre se pâme de douleur, pris
par les spasmes de son intestin et les afflictions de son chagrin.
L'un aime la vie et craint la mort, l'autre n'a d'attente que
le ciel
l'un demeurera toujours sympathique malgré
les excès connus du personnage, là où l'autre
ne s'attirera que foudres vindicatives ou amères prises
en grippe.
Ce soir, j'aimerais vous proposer un regard plus posé,
plus profond sur cet homme, qui à son époque a fortement
marqué les esprits et dont l'héritage reste avec
nous.
Contrairement à ce qu'on pourrait penser, il était
loin d'être le personnage austère et sévère
qu'on imagine, et sa théologie, loin d'être statique
et pesante, est en réalité dynamique et vigoureuse
- le résultat d'une interaction constante entre sa situation
et sa foi. C'est dire que si nous voulons bien comprendre Calvin
et la portée actuelle de sa pensée, il faut le faire
à partir de son contexte historique : contexte mouvementé
du 16e siècle, période de crise profonde, bien sûr,
mais aussi le contexte particulier à Genève qui
était le sien.
Lorsqu'on pense à Martin Luther, on pense à sa
doctrine de la justification par la foi. Parler de Calvin, c'est
parler du réformateur de l'Eglise. Ce n'est as dire que
Calvin n'a rien à dire sur d'autres sujets (comme l'éthique,
le politique, le social, mais aussi la spiritualité). Toutefois,
je vous propose donc ce soir de regarder principalement la pensée
de Calvin sur l'Eglise - et notamment la manière dont cette
pensée a pu évoluer en fonction de sa situation
et interagir avec son contexte. Ensuite, nous serons en position
de nous interroger sur la pertinence à la fois de l'homme
et de son uvre pour nous aujourd'hui.
L'homme Calvin
Jean Calvin était un réformateur de la deuxième
génération. Lorsque Luther a déclenché
ce que nous appelons aujourd'hui la Réforme en clouant
ses 95 thèses à la porte de la chapelle du château
de Wittenberg en 1517, Calvin n'avait que 8 ans. Quand, en 1541
à l'âge de 32 ans, Calvin s'installe définitivement
à Genève, la question n'est pas pour lui celle de
la justification par la foi, qui est acquise, mais l'organisation
de la communauté qui cherche à vivre selon la foi.
Calvin restera à Genève 23 ans jusqu'à sa
mort en 1564.
C'est un temps de maturité pour lui, où enfin il
peut mettre en pratique ses idées de Réforme de
l'Eglise et de la ville. Mais c'est lent et les détracteurs
résistent toujours. Il faut 14 ans pour que les luttes
internes cessent enfin et que démarre une dernière
période dans sa vie (qui durera presque 10 ans), celle
qui va nous intéresser particulièrement, car c'est
ici que nous le voyons se consacrer à l'explication et
à la mise en uvre d'une vision large de l'Eglise
et sa place dans le monde.
Calvin, homme d'Eglise
a) Evolution de l'invisible au visible
Un regard rapide sur l'évolution de sa pensée dans
les éditions successives de l'Institution est instructif.
Au départ, en 1536, les références à
l'Eglise sont réparties dans plusieurs chapitres, notamment
celui sur le Credo. L'accent est sur l'aspect invisible de l'Eglise,
corps mystique du Christ. Son unité est principalement
spirituelle. Dans l'édition de 1543 (6 ans plus tard),
la partie sur l'Eglise a plus que doublé en taille et l'accent
est davantage sur l'aspect visible de l'Eglise. Enfin, en 1559,
l'enseignement sur l'Eglise occupe la totalité du 4e tome
de son uvre et Calvin développe fortement les implications
de l'Eglise vécue comme communauté locale visible.
Pour lui, la notion d'universalité suit cette évolution.
Au départ, parler de l'Eglise universelle, c'est mettre
en avant la totalité de l'Eglise spirituelle, qui réunit
tous les élus de tous les temps. Mais vers la fin, en mettant
l'accent sur le local, Calvin exprime la pensée que l'Eglise
est universelle aussi dans la mesure où chaque communauté
qui correspond à sa définition de l'Eglise - là
où la parole est purement prêchée et les sacrements
administrés - chaque communauté devient un visage
de l'Eglise universelle, puisqu'elle est Eglise dans ce lieu précis.
Cette compréhension de l'Eglise diffère radicalement
de celle de l'Eglise romaine de l'époque, pour qui parler
de l'Eglise, c'est parler principalement du visible, oui, mais
surtout de l'institution, universelle dans son adhésion
à une structure et un ordre apostoliques.
Pour saisir plus précisément le sens de l'Eglise
pour Calvin, il faut se tourner vers son projet d'Eglise locale
à Genève.
b) Eglise visible, signe du royaume
Pendant 25 ans, Calvin construit l'Eglise à Genève.
Pour lui, cette construction se fait principalement par la prédication
de la Parole elle-même. C'est donc en nous tournant vers
ses prédications et leçons que nous discernons sa
pensée sur l'Eglise. Et surtout vers la période
finale de sa vie entre 1555 et 1564 où Calvin nous offre
une vision dynamique de l'Eglise en mouvement.
En fait, il serait plus juste de dire que Calvin ne nous présente
pas l'Eglise en tant que telle. Mais plutôt l'Eglise comme
signe du règne ou du royaume de Dieu, une réalité
qui avance dans le monde et dans l'histoire.
Qu'est-ce qu'on peut dire de ce règne ? Qu'il est invisible,
qu'il nous dépasse. Qu'il est en fait le règne du
Christ, inauguré au moment de la venue sur terre de Jésus
(ministère, croix/résurrection, ascension) mais
aussi à espérer dans toute sa plénitude (retour
du Christ en gloire). Et que nous, aujourd'hui dans l'histoire,
nous nous situons entre les deux pôles. Une période
où le règne de Dieu est en mouvement vers un moment
d'accomplissement attendu (à partir de l'envoi de l'Esprit
à Pentecôte). Une période d'avancement, de
promesse et d'espérance.
Pour Calvin, l'Eglise est l'instrument principal dont se sert
Dieu pour annoncer et témoigner de l'avancement de son
royaume. Mais (notons bien) quand Calvin parle de l'Eglise ici,
il ne pense pas à une institution, ni à l'Eglise
invisible, mais à la réalité qui existe sur
le terrain : des hommes et des femmes en communion avec Dieu.
Pour Calvin, quand une communauté vit sous le règne
du Christ et annonce ce règne à ceux qui l'entourent,
sa croissance (en nombre et en profondeur) constitue un signe
de l'avancement du Règne du Christ dans le monde. Pour
Calvin, parler de l'Eglise, c'est donc parler de la mission de
Dieu, où chaque communauté locale a son rôle
à jouer.
La pensée calvinienne relativise la pensée de l'Eglise
et la renforce. Elle relativise, parce que l'Eglise n'est pas
sur terre pour elle-même, et l'objectif n'est pas de construire
le royaume de l'Eglise. Parler de l'Eglise, c'est parler d'un
instrument entre les mains de Dieu. Mais elle renforce, puisque
Dieu, dans sa providence, choisit d'utiliser des Eglises (communautés
humaines) pour faire avancer son règne dans l'histoire.
L'Eglise locale n'est donc pas là pour elle-même,
mais pour le monde. Calvin développe cette notion dans
plusieurs cycles de sermons dans cette période. On peut
identifier 3 éléments qui s'en dégagent :
1. Une communauté solidaire
Pour Calvin, l'Eglise devient un signe lorsque son témoignage
est le fruit d'une vie commune, marquée par l'unité
:
Dieu commande-t-il seulement à chacun de profiter de plus
en plus de l'Evangile ? N'est-ce pas une doctrine commune ? Quand
donc nous voulons que Dieu nous appelle les uns avec les autres,
et qu'il veut que le tout soit harmonieux, comme une bonne mélodie,
il n'est plus question de nous séparer. Avisons donc, que
pour avancer le royaume de notre Seigneur Jésus-Christ,
et le salut de tous les siens, pour édifier son Eglise,
pour faire prospérer et fleurir l'Evangile, il ne faut
point seulement que chacun besogne à part : mais il faut
que nous nous accordions et que nous avancions ensemble d'un même
pas et que chacun tâche de servir ceux qui ont besoin de
son aide.
Chercher à faire avancer le Royaume hors de ce contexte
communautaire, " bâtir à part " - que ce
soit par esprit d'indépendance ou par désaccord
- ne permettra jamais d'atteindre le but. Le plus grand zèle
ne suffit pas : il fat une générosité d'esprit
qui fait de l'Eglise fondamentalement un lieu ouvert pour tous
:
Autant d'hommes qu'il y a au monde, ce sont vos prochains
Quand j'aurai dit : Voilà un homme qui est d'un pays lointain,
quelle connaissance cela nous apporte-t-il ? Nous ne saurions
même parler un mot l'un à l'autre qui soit compris.
Or quand j'aurai tout dit, qu'est-ce qui reste ? Que je le regarde,
que je le contemple, et je verrai là une nature qu'il a
commune avec moi : je verrai que Dieu l'a approprié comme
si nous n'étions qu'une chair. Tout le genre humain est
de telle forme et figure, que nous avons besoin de nous aimer
les uns les autres et de connaître que nous devons être
unis. Encore qu'il y ait quelque différence quant à
la vie présente, que nous devons regarder : nous sommes
tous venus d'une source, et nous devons tendre tous en un but,
et à un Dieu qui est Père de tous
Nous devons
être frères, puisque c'est ainsi que notre Seigneur
Jésus-Christ a révélé la paix à
tous le monde, et que Dieu s'est réconcilié avec
toutes créatures et avec toutes nations.
Dans ce contexte, chacun a un rôle à jouer par l'invitation
faite au prochain d'entrer dans l'adoration de Dieu :
Il ne suffit point que chacun de nous s'emploie au service de
Dieu ; notre zèle doit être étendu plus loin
pour attirer les autres. Tâchons autant que faire se peut
d'attirer à Dieu tous les hommes de la terre, afin que
d'un commun accord il soit adoré et servi de tous.
Appeler ceux qui entourent la communauté des fidèles
à l'adoration de Dieu est une fonction essentielle de l'Eglise.
Pour cette tâche, les croyants doivent oser la vraie rencontre.
Mais ils trouvent leur motivation dans l'amour de Dieu le Père
qui s'étend toujours aux autres. Fort de cet amour, chacun
peut inviter d'autres à venir écouter la Parole
de Dieu.
2. Une communauté messagère
On pourrait imaginer que cette perspective locale fait perdre
à Calvin la dimension globale de la mission. Mais ce n'est
pas le cas. Il est conscient que si l'Eglise locale reste centrale
pour l'avancement du royaume, elle se situe toujours dans un contexte
plus large.
Bien sûr, Calvin pense particulièrement aux Eglises
réformées qui souffrent de la persécution
en France. " Ne pas bâtir à part ", c'est
aussi être conscient de sa place dans le projet plus large
de Dieu, qui est que partout l'Eglise puisse rayonner le message
de l'Evangile.
C'est important de noter que la définition que donne Calvin
de l'Eglise ici diffère fondamentalement de celle de l'Eglise
romaine de son époque pour qui la distinction essentielle
était entre les pays christianisés et le reste du
monde. Calvin, lui, est plus pessimiste. Il rejette la définition
de l'Eglise institutionnelle et considère que la frontière
entre chrétien et non chrétien est beaucoup plus
difficile à tracer.
Par conséquent, la mission de l'Eglise n'est pas d'envoyer
des missionnaires là-bas, mais d'être une Eglise
missionnaire ici. Le terrain missionnaire se trouve partout, même
dans sa propre Eglise locale.
Dans ce contexte, l'Eglise est appelée à être
une messagère. Elle est définie par son écoute
et par son annonce de la Parole de Dieu. Et dans ce sens, elle
doit être présente, visible dans la société
où, souvent, elle a un rôle prophétique comme
les prophètes d'autrefois :
L'Eglise de Dieu est messagère
et pourquoi cela
sinon qu'il n'y a d'Eglise que là où la parole de
Dieu est annoncée et là où on la publie ?...
Mais voici la vraie et infaillible marque de l'Eglise : elle a
la bouche ouverte non point pour prêcher ce que les hommes
ont inventé, mais pour publier le message de Dieu.
3. Une communauté de prière
Deux ans avant sa mort, la première guerre de religion
se déclare en France, moment que Calvin vit comme une véritable
tragédie. Comment dans ce contexte continuer à croire
que le règne de Dieu avance, alors que des chrétiens
s'entretuent et que tout est division et violence ?
Calvin n'essaie pas d'offrir une réponse facile, mais
il n'abandonne pas sa confiance non plus. Son message aux chrétiens
est constant :
Nous ne devons pas avoir victoire contre les ennemis domestiques
L'Eglise de Dieu en sera amoindrie, il y aura du sang répandu,
il vaudrait beaucoup mieux chercher la paix et faire tout ce qui
nous est possible, afin que Jésus-Christ règne,
sans entrer en combat.
Mais maintenant, dans ses sermons il y a un accent nouveau sur
l'importance de la prière comme acte missionnaire commun
:
Tout cela doit nous inciter à prières et oraisons
Et pourquoi ? Observons en premier lieu combien l'Eglise en général
a besoin d'être augmentée, car le nombre de fidèles
est encore bien petit. Quand donc nous voyons que le règne
de notre Seigneur Jésus-Christ ne consiste qu'en une poignée
de gens par-ci par-là, et qu'il ne faut presque rien pour
la mettre en dispersion et ruine, nous avons matière à
prier Dieu, qu'il lui plaise de nous faire augmenter et avancer.
Nous devons prier Dieu que son règne augmente, qu'il y
uvre, d'autant que cela n'est point en nous.
Et donc, malgré les circonstances, Calvin maintient sa
vision. L'action de Dieu d'abord, suivie de l'action humaine.
La prière pour lui ne rend pas passif, mais oriente, renouvelle
et mobilise.
Le principe de la porte ouverte
Si, pour Calvin, l'Eglise est l'outil principal dont se sert
Dieu pour l'avancement de son règne sur terre, la question
se pose quant à l'articulation de cet outil dans un contexte
précis. Comment savoir où le Seigneur appelle ?
Comment lui être utile ?
Le principe que Calvin met en avant, à partir du livre
des Actes des Apôtres, est celui de la porte ouverte. Ce
principe souligne que Dieu guide l'Eglise dans sa mission en ouvrant
ou en fermant des portes devant elle. Chaque communauté
locale a le devoir dans la prière de discerner les portes
que Dieu ouvre devant elle pour l'avancement du Règne de
Dieu là où elle se trouve.
Calvin fait régulièrement référence
à ce principe dans ses lettres aux Eglises et aux autorités
politiques en France et en Europe. Et c'est ce principe-là
qui peut expliquer sa compréhension de la mission donnée
à l'Eglise de Genève.
Pour lui, Dieu, dans sa providence, avait ouvert une porte à
Genève pour l'évangélisation de la France
et de l'Europe. La situation géographique de la ville,
l'arrivée d'immigrés venant de France, l'invention
de l'imprimerie, tous ces aspects constituent des portes ouvertes
à une action missionnaire particulière.
Calvin et l'action missionnaire
A partir de ce principe, Calvin va développer une véritable
stratégie missionnaire qui repose sur trois éléments
majeurs.
1. La formation de pasteurs et leur envoi en France
A partir de 1555, Calvin, voit dans le nombre croissant de communautés
en France qui demandent de l'aide à Genève une porte
ouverte pour l'annonce de l'Evangile. La première aide
demandée est celle d'un pasteur. Mais où trouver
des candidats pour cette vocation dangereuse ? Et comment les
former ? La réponse se trouve dans le nombre considérable
d'immigrés qui arrivent à Genève pour se
réfugier des persécutions en France, dont certains
se portent candidats pour le ministère
Démarre alors à Genève un processus de formation
pastorale dont le cur est l'enseignement biblique fait par
Calvin lui-même. Le rythme intense de leçons théologiques
est équilibré par une pratique pastorale autour
de Genève. Une fois formé, le futur pasteur est
envoyé dans le plus grand secret en France à une
Eglise qui en a fait la demande formelle.
Entre 1555 et 1564, près d'une centaine de pasteurs sont
ainsi sélectionnés, formés et envoyés
en France au service d'une Eglise locale, mais également
pour faire le travail d'évangéliste, avec pour résultat
qu'encore plus de demandes de pasteur sont adressées à
Genève
Ma porte est assiégée comme le serait celle d'un
roi ! remarque Calvin. Nous sommes réduits à chercher
partout, même dans l'atelier de l'artisan, pour trouver
des hommes ayant quelques bribes de doctrine et de piété
comme candidats pour le ministère.
Le résultat sera qu'en moins de 10 ans des centaines d'Eglises
seront " dressées " et constituées en
réseau partout en France. Au moment du colloque de Poissy
en 1561, plus de 2000 Eglises locales " dressées "
sont recensées. Les pasteurs écrivent régulièrement
à Genève (Calvin) pour des conseils pratiques, pour
donner des nouvelles (ils sont durement persécutés)
et pour rendre compte de l'avancement de la Réforme qu'ils
interprètent comme des avancées du règne
du Christ.
2. Le soutien des Eglises en France et en Europe
L'envoi de pasteurs en France est complété par une
dissémination des idées de la réforme par
le livre imprimé. Entre 1555 et 1564, Genève devient
un centre considérable d'impression et de diffusion d'ouvrages
réformés, avec 34 presses d'imprimerie en 1563,
capables de sortir des milliers d'ouvrages par an ! En plus des
éditions successives de l'Institution, toutes les leçons
bibliques de Calvin et un nombre important de ses sermons seront
imprimés et diffusés.
Les préfaces à ces ouvrages indiquent que l'édification
des Eglises en France est une préoccupation constante de
Calvin et que la diffusion de ses écrits y est une réponse
concrète. Régulièrement, il souligne cette
perspective, souvent à la lumière des événements
de l'époque.
Ces livres seront imprimés bien sûr en latin, mais
aussi en français, la langue du peuple. Il s'agit là
d'un choix délibéré de la part de Calvin
pour atteindre les membres ordinaires des Eglises avec son message.
Par la même logique, des livres seront imprimés à
Genève dans plusieurs langues et distribués partout
en Europe.
Le soutien des Eglises par Calvin s'exprime aussi sur un plan
plus personnel par sa correspondance régulière.
Seules 1200 de ses lettres nous sont parvenues, mais des portraits
de Calvin soulignent qu'il écrivait souvent une dizaine
de lettres par jour. Certaines étaient destinées
aux pasteurs, d'autres à des communautés d'Eglise
en France ou à des communautés francophones ailleurs
en Europe. Ces lettres témoignent d'un souci personnel
et d'une sensibilité pastorale surprenants.
Devant la persécution, Calvin encourage les Eglises à
rester fidèles, mais aussi à profiter des occasions
qui se présentent pour l'avancement du règne du
Christ :
Tenez-vous, mes frères, tout discrètement en votre
cachette
Mais que ce ne soit pas pour fermer la porte à
ceux qui désirent venir au Royaume de Dieu comme vous.
Que chacun s'efforce d'attirer et gagner à Jésus-Christ
ceux qu'il pourra.
Ce mélange de prudence et d'ouverture parque souvent ses
lettres. A une Eglise un peu trop zélée, il écrit
:
Nous ne voyons pas qu'il soit nécessaire de vous avancer
si fort ; il suffira bien que vous tâchiez d'augmenter le
troupeau et cependant vous tenir paisibles
Entre 1558 et 1559, Calvin écrit deux lettres destinées
à toutes les Eglises du pays, pour les consoler face à
la persécution sévère :
Il a été dit anciennement que le sang des martyrs
était la semence de l'Eglise. Si c'est une semence pour
donner commencement en Jésus-Christ, ce doit être
une pluie pour nous arroser, afin que nous croissions et profitions
jusqu'à bien mourir.
Jusqu'à la fin de sa vie, Calvin répète
cette conviction. Malgré tout, Dieu agit pour faire croître
son Eglise. Mais il le fait en son temps, à sa manière
:
Attendez que Dieu montre par effet ce qui a été
toujours connu, à savoir que le sang des fidèles
non seulement criera vengeance, mais sera une bonne et fertile
semence pour faire multiplier l'Eglise. Ce n'est pas sans cause
que l'Ecriture insiste tant à corriger notre hâte,
vu qu'il nous est tellement difficile de faire cet honneur à
Dieu qu'il uvre à sa façon, et non pas à
notre appétit !
3. L'interaction avec les autorités politiques
Calvin est un homme de son temps, qui ne remet pas fondamentalement
en cause l'alliance entre la religion et les autorités
politiques. Pour lui, les princes ont reçu leur pouvoir
de Dieu et sont redevables devant lui pour l'utilisation qu'ils
en font. Dans ce cadre, ils ont une responsabilité particulière
pour faire avancer le règne de Dieu sur leurs terres.
Calvin va donc employer tous les moyens pour encourager et influencer
les autorités politiques en faveur de la Réforme.
Le premier moyen est tout à fait classique à l'époque
: par dédicace publique d'un de ses livres, il s'adresse
à un prince qu'il estime ouvert au message de l'Evangile.
Dès 1536, il s'adresse à François 1er ; plus
tard, il se tournera vers d'autres princes : les rois et reines
d'Angleterre, Danemark, Suède, Lituanie, Pologne, Navarre,
l'Electeur palatin
tous seront visés par la plume
de Calvin.
Parallèlement, Calvin maintiendra une correspondance privée
considérable avec les autorités politiques. La liste
est longue de ceux que Calvin cherche à encourager et à
influencer. Le souci est toujours le même : encourager son
interlocuteur à rester fidèle dans la foi, et à
influencer à son tour ceux qui l'entourent pour l'avancement
du règne du Christ, par l'établissement d'Eglises
fidèles à l'Evangile.
En France, Calvin cherchera également à développer
un réseau d'influence dans la cour et auprès des
grandes personnalités du pays. Il cherche notamment à
faire avancer une politique d'apaisement entre l'état et
les réformés, une stratégie qui mène
au colloque de Poissy, mais dont l'échec conduira peu de
temps après aux guerres de religion.
Malgré l'influence considérable qu'il a pu exercer
à l'époque partout en Europe, il est significatif
de noter que Calvin n'a pas cherché à former une
institution d'Eglises réformées, mais s'est contenté
d'encourager les réseaux d'Eglises locales ou nationales,
réseaux de soutien, de formation et d'organisation.
Et aujourd'hui ?
Nous sommes maintenant en position de revenir vers notre contexte
du 21e siècle. Quelles pistes de réflexion la pensée
de Calvin nous propose-t-elle ?
1. Dans le contexte actuel de bouleversements socioculturels,
où l'on parle de déchristianisation, où les
Eglises ont le sentiment parfois d'être dans une petite
minorité, et où la tentation est le repli sur soi,
le désir de se protéger
Calvin nous indique
une autre route possible. Aujourd'hui, on voudra exprimer fortement
nos réserves par rapport à une équivalence
trop facile entre le royaume de Dieu et l'Eglise. Néanmoins,
Calvin nous rappelle que notre point de départ n'est pas
la survie de l'Eglise dans un monde hostile, mais la venue du
règne de Dieu, et donc son action dans son monde, et dans
son Eglise. Ce recentrage peut nous permettre de redécouvrir
une confiance dans l'Evangile.
2. Calvin interpelle nos Eglises historiques. Pour lui, parler
de l'Eglise, c'est parler de la mission de Dieu dans un contexte
local. Sa propre expérience à Genève nous
indique qu'il est possible de vivre avec une Eglise imparfaite,
tout en gardant la perspective missionnaire. En même temps,
ne faut-il pas reconnaître que nos Eglises historiques sont,
comme l'étaient à l'époque de Calvin les
Eglises catholiques, inadaptées à la réforme
? Que faudrait-il faire pour recentrer nos Eglises sur leur mission
? Sans doute cela impliquerait des changements de culture d'Eglise
(comme à Genève) pour permettre de mieux saisir
les occasions que Dieu donne pour aller vers et agir dans notre
monde.
3. On dit parfois que les protestants sont des individualistes.
Mais Calvin voyait l'importance d'une réelle interaction
entre individu et communauté. La mission de l'Eglise n'est
pas l'affaire de certains, même si le rôle des ministères
reconnus est fondamental. Mais c'est la tâche de tous ensemble.
Dans une société individualiste, et pourtant qui
cherche des expressions authentiques de communauté, cet
équilibre me semble pertinent.
4. Devant la multiplicité de contextes de mission aujourd'hui,
le principe de la porte ouverte nous ouvre la voie également
à une grande diversité d'expressions de témoignage
individuelles et ecclésiales. Il nous renvoie surtout à
la prière et au discernement dans chaque contexte spécifique.
5. Calvin nous rappelle que si la mission est au cur de
la vie de l'Eglise, elle doit l'être également dans
notre théologie, et la formation théologique des
pasteurs
Je ne suis pas sûr que Calvin ait approuvé
le clivage qu'on impose aujourd'hui dans nos facultés de
théologie entre vie spirituelle d'un côté
et études théologiques de l'autre.
6. L'accent que met Calvin sur l'expression locale de l'Eglise,
ainsi que le développement de réseaux de soutien,
de formation et d'information au service de la mission, me semble
pertinent aujourd'hui. La société sédentaire
d'autrefois a laissé la place à une société
en mouvement, où les relations se font par réseaux.
Peut-être avons-nous là un domaine à explorer
pour le développement de nos vies d'Eglise.
7. L'accent mis par Calvin sur la communication doit nous interpeler.
Il comprenait l'importance à donner aux moyens de la mission.
Humains
mais aussi techniques. Il était audacieux
dans son exploitation des nouvelles technologies de communication
de son époque, sans pour autant que la technique ne devienne
une fin en soi.
8. Peut-être finalement l'accent de Calvin sur l'Eglise
communauté locale d'annonce et de témoignage nous
renvoie aussi vers la mission universelle. Notre société
est de plus en plus diversifiée. Nos Eglises en sont-elles
le reflet ? Sinon, pourquoi pas ? N'y a-t-il pas des peurs à
dépasser et des barrières culturelles à franchir
dans nos contextes locaux qui correspondent théologiquement
à une annonce aux extrémités de la terre
?
Je termine avec une citation de Calvin qui vient comme une invitation
à l'action missionnaire :
Souhaitons le salut de tous ! S'il en est ainsi, nous tâcherons
de faire tous ceux que nous rencontrerons participants de notre
paix.