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Les conférences du printemps 2009


Calvin

Conférence d'Andrew Buckler
donnée au CPR le 2 avril 2009 dans le cadre de l'année Jean Calvin

L'actualité de Jean Calvin : Re-penser l'Eglise


Introduction

Jean Calvin n'a pas, en général, été bien traité par l'histoire. Il est moins sympathique aux yeux de beaucoup que Martin Luther.

Isabelle Graesslé : L'un est plus âgé que l'autre, aussi rond que l'autre est maigre, l'un aime la bière, les rires dans les estaminets et la compagnie de sa femme, le seul vrai docteur en théologie de la famille, comme il aime à l'appeler. L'autre se pâme de douleur, pris par les spasmes de son intestin et les afflictions de son chagrin. L'un aime la vie et craint la mort, l'autre n'a d'attente que le ciel… l'un demeurera toujours sympathique malgré les excès connus du personnage, là où l'autre ne s'attirera que foudres vindicatives ou amères prises en grippe.

Ce soir, j'aimerais vous proposer un regard plus posé, plus profond sur cet homme, qui à son époque a fortement marqué les esprits et dont l'héritage reste avec nous.

Contrairement à ce qu'on pourrait penser, il était loin d'être le personnage austère et sévère qu'on imagine, et sa théologie, loin d'être statique et pesante, est en réalité dynamique et vigoureuse - le résultat d'une interaction constante entre sa situation et sa foi. C'est dire que si nous voulons bien comprendre Calvin et la portée actuelle de sa pensée, il faut le faire à partir de son contexte historique : contexte mouvementé du 16e siècle, période de crise profonde, bien sûr, mais aussi le contexte particulier à Genève qui était le sien.

Lorsqu'on pense à Martin Luther, on pense à sa doctrine de la justification par la foi. Parler de Calvin, c'est parler du réformateur de l'Eglise. Ce n'est as dire que Calvin n'a rien à dire sur d'autres sujets (comme l'éthique, le politique, le social, mais aussi la spiritualité). Toutefois, je vous propose donc ce soir de regarder principalement la pensée de Calvin sur l'Eglise - et notamment la manière dont cette pensée a pu évoluer en fonction de sa situation et interagir avec son contexte. Ensuite, nous serons en position de nous interroger sur la pertinence à la fois de l'homme et de son œuvre pour nous aujourd'hui.


L'homme Calvin

Jean Calvin était un réformateur de la deuxième génération. Lorsque Luther a déclenché ce que nous appelons aujourd'hui la Réforme en clouant ses 95 thèses à la porte de la chapelle du château de Wittenberg en 1517, Calvin n'avait que 8 ans. Quand, en 1541 à l'âge de 32 ans, Calvin s'installe définitivement à Genève, la question n'est pas pour lui celle de la justification par la foi, qui est acquise, mais l'organisation de la communauté qui cherche à vivre selon la foi. Calvin restera à Genève 23 ans jusqu'à sa mort en 1564.

C'est un temps de maturité pour lui, où enfin il peut mettre en pratique ses idées de Réforme de l'Eglise et de la ville. Mais c'est lent et les détracteurs résistent toujours. Il faut 14 ans pour que les luttes internes cessent enfin et que démarre une dernière période dans sa vie (qui durera presque 10 ans), celle qui va nous intéresser particulièrement, car c'est ici que nous le voyons se consacrer à l'explication et à la mise en œuvre d'une vision large de l'Eglise et sa place dans le monde.


Calvin, homme d'Eglise

a) Evolution de l'invisible au visible

Un regard rapide sur l'évolution de sa pensée dans les éditions successives de l'Institution est instructif. Au départ, en 1536, les références à l'Eglise sont réparties dans plusieurs chapitres, notamment celui sur le Credo. L'accent est sur l'aspect invisible de l'Eglise, corps mystique du Christ. Son unité est principalement spirituelle. Dans l'édition de 1543 (6 ans plus tard), la partie sur l'Eglise a plus que doublé en taille et l'accent est davantage sur l'aspect visible de l'Eglise. Enfin, en 1559, l'enseignement sur l'Eglise occupe la totalité du 4e tome de son œuvre et Calvin développe fortement les implications de l'Eglise vécue comme communauté locale visible.

Pour lui, la notion d'universalité suit cette évolution. Au départ, parler de l'Eglise universelle, c'est mettre en avant la totalité de l'Eglise spirituelle, qui réunit tous les élus de tous les temps. Mais vers la fin, en mettant l'accent sur le local, Calvin exprime la pensée que l'Eglise est universelle aussi dans la mesure où chaque communauté qui correspond à sa définition de l'Eglise - là où la parole est purement prêchée et les sacrements administrés - chaque communauté devient un visage de l'Eglise universelle, puisqu'elle est Eglise dans ce lieu précis.

Cette compréhension de l'Eglise diffère radicalement de celle de l'Eglise romaine de l'époque, pour qui parler de l'Eglise, c'est parler principalement du visible, oui, mais surtout de l'institution, universelle dans son adhésion à une structure et un ordre apostoliques.

Pour saisir plus précisément le sens de l'Eglise pour Calvin, il faut se tourner vers son projet d'Eglise locale à Genève.

b) Eglise visible, signe du royaume

Pendant 25 ans, Calvin construit l'Eglise à Genève. Pour lui, cette construction se fait principalement par la prédication de la Parole elle-même. C'est donc en nous tournant vers ses prédications et leçons que nous discernons sa pensée sur l'Eglise. Et surtout vers la période finale de sa vie entre 1555 et 1564 où Calvin nous offre une vision dynamique de l'Eglise en mouvement.

En fait, il serait plus juste de dire que Calvin ne nous présente pas l'Eglise en tant que telle. Mais plutôt l'Eglise comme signe du règne ou du royaume de Dieu, une réalité qui avance dans le monde et dans l'histoire.

Qu'est-ce qu'on peut dire de ce règne ? Qu'il est invisible, qu'il nous dépasse. Qu'il est en fait le règne du Christ, inauguré au moment de la venue sur terre de Jésus (ministère, croix/résurrection, ascension) mais aussi à espérer dans toute sa plénitude (retour du Christ en gloire). Et que nous, aujourd'hui dans l'histoire, nous nous situons entre les deux pôles. Une période où le règne de Dieu est en mouvement vers un moment d'accomplissement attendu (à partir de l'envoi de l'Esprit à Pentecôte). Une période d'avancement, de promesse et d'espérance.

Pour Calvin, l'Eglise est l'instrument principal dont se sert Dieu pour annoncer et témoigner de l'avancement de son royaume. Mais (notons bien) quand Calvin parle de l'Eglise ici, il ne pense pas à une institution, ni à l'Eglise invisible, mais à la réalité qui existe sur le terrain : des hommes et des femmes en communion avec Dieu. Pour Calvin, quand une communauté vit sous le règne du Christ et annonce ce règne à ceux qui l'entourent, sa croissance (en nombre et en profondeur) constitue un signe de l'avancement du Règne du Christ dans le monde. Pour Calvin, parler de l'Eglise, c'est donc parler de la mission de Dieu, où chaque communauté locale a son rôle à jouer.

La pensée calvinienne relativise la pensée de l'Eglise et la renforce. Elle relativise, parce que l'Eglise n'est pas sur terre pour elle-même, et l'objectif n'est pas de construire le royaume de l'Eglise. Parler de l'Eglise, c'est parler d'un instrument entre les mains de Dieu. Mais elle renforce, puisque Dieu, dans sa providence, choisit d'utiliser des Eglises (communautés humaines) pour faire avancer son règne dans l'histoire.

L'Eglise locale n'est donc pas là pour elle-même, mais pour le monde. Calvin développe cette notion dans plusieurs cycles de sermons dans cette période. On peut identifier 3 éléments qui s'en dégagent :

1. Une communauté solidaire
Pour Calvin, l'Eglise devient un signe lorsque son témoignage est le fruit d'une vie commune, marquée par l'unité :

Dieu commande-t-il seulement à chacun de profiter de plus en plus de l'Evangile ? N'est-ce pas une doctrine commune ? Quand donc nous voulons que Dieu nous appelle les uns avec les autres, et qu'il veut que le tout soit harmonieux, comme une bonne mélodie, il n'est plus question de nous séparer. Avisons donc, que pour avancer le royaume de notre Seigneur Jésus-Christ, et le salut de tous les siens, pour édifier son Eglise, pour faire prospérer et fleurir l'Evangile, il ne faut point seulement que chacun besogne à part : mais il faut que nous nous accordions et que nous avancions ensemble d'un même pas et que chacun tâche de servir ceux qui ont besoin de son aide.

Chercher à faire avancer le Royaume hors de ce contexte communautaire, " bâtir à part " - que ce soit par esprit d'indépendance ou par désaccord - ne permettra jamais d'atteindre le but. Le plus grand zèle ne suffit pas : il fat une générosité d'esprit qui fait de l'Eglise fondamentalement un lieu ouvert pour tous :

Autant d'hommes qu'il y a au monde, ce sont vos prochains… Quand j'aurai dit : Voilà un homme qui est d'un pays lointain, quelle connaissance cela nous apporte-t-il ? Nous ne saurions même parler un mot l'un à l'autre qui soit compris. Or quand j'aurai tout dit, qu'est-ce qui reste ? Que je le regarde, que je le contemple, et je verrai là une nature qu'il a commune avec moi : je verrai que Dieu l'a approprié comme si nous n'étions qu'une chair. Tout le genre humain est de telle forme et figure, que nous avons besoin de nous aimer les uns les autres et de connaître que nous devons être unis. Encore qu'il y ait quelque différence quant à la vie présente, que nous devons regarder : nous sommes tous venus d'une source, et nous devons tendre tous en un but, et à un Dieu qui est Père de tous… Nous devons être frères, puisque c'est ainsi que notre Seigneur Jésus-Christ a révélé la paix à tous le monde, et que Dieu s'est réconcilié avec toutes créatures et avec toutes nations.

Dans ce contexte, chacun a un rôle à jouer par l'invitation faite au prochain d'entrer dans l'adoration de Dieu :

Il ne suffit point que chacun de nous s'emploie au service de Dieu ; notre zèle doit être étendu plus loin pour attirer les autres. Tâchons autant que faire se peut d'attirer à Dieu tous les hommes de la terre, afin que d'un commun accord il soit adoré et servi de tous.

Appeler ceux qui entourent la communauté des fidèles à l'adoration de Dieu est une fonction essentielle de l'Eglise. Pour cette tâche, les croyants doivent oser la vraie rencontre. Mais ils trouvent leur motivation dans l'amour de Dieu le Père qui s'étend toujours aux autres. Fort de cet amour, chacun peut inviter d'autres à venir écouter la Parole de Dieu.

2. Une communauté messagère
On pourrait imaginer que cette perspective locale fait perdre à Calvin la dimension globale de la mission. Mais ce n'est pas le cas. Il est conscient que si l'Eglise locale reste centrale pour l'avancement du royaume, elle se situe toujours dans un contexte plus large.

Bien sûr, Calvin pense particulièrement aux Eglises réformées qui souffrent de la persécution en France. " Ne pas bâtir à part ", c'est aussi être conscient de sa place dans le projet plus large de Dieu, qui est que partout l'Eglise puisse rayonner le message de l'Evangile.

C'est important de noter que la définition que donne Calvin de l'Eglise ici diffère fondamentalement de celle de l'Eglise romaine de son époque pour qui la distinction essentielle était entre les pays christianisés et le reste du monde. Calvin, lui, est plus pessimiste. Il rejette la définition de l'Eglise institutionnelle et considère que la frontière entre chrétien et non chrétien est beaucoup plus difficile à tracer.

Par conséquent, la mission de l'Eglise n'est pas d'envoyer des missionnaires là-bas, mais d'être une Eglise missionnaire ici. Le terrain missionnaire se trouve partout, même dans sa propre Eglise locale.

Dans ce contexte, l'Eglise est appelée à être une messagère. Elle est définie par son écoute et par son annonce de la Parole de Dieu. Et dans ce sens, elle doit être présente, visible dans la société où, souvent, elle a un rôle prophétique comme les prophètes d'autrefois :

L'Eglise de Dieu est messagère… et pourquoi cela sinon qu'il n'y a d'Eglise que là où la parole de Dieu est annoncée et là où on la publie ?... Mais voici la vraie et infaillible marque de l'Eglise : elle a la bouche ouverte non point pour prêcher ce que les hommes ont inventé, mais pour publier le message de Dieu.

3. Une communauté de prière
Deux ans avant sa mort, la première guerre de religion se déclare en France, moment que Calvin vit comme une véritable tragédie. Comment dans ce contexte continuer à croire que le règne de Dieu avance, alors que des chrétiens s'entretuent et que tout est division et violence ?

Calvin n'essaie pas d'offrir une réponse facile, mais il n'abandonne pas sa confiance non plus. Son message aux chrétiens est constant :

Nous ne devons pas avoir victoire contre les ennemis domestiques… L'Eglise de Dieu en sera amoindrie, il y aura du sang répandu, il vaudrait beaucoup mieux chercher la paix et faire tout ce qui nous est possible, afin que Jésus-Christ règne, sans entrer en combat.

Mais maintenant, dans ses sermons il y a un accent nouveau sur l'importance de la prière comme acte missionnaire commun :

Tout cela doit nous inciter à prières et oraisons… Et pourquoi ? Observons en premier lieu combien l'Eglise en général a besoin d'être augmentée, car le nombre de fidèles est encore bien petit. Quand donc nous voyons que le règne de notre Seigneur Jésus-Christ ne consiste qu'en une poignée de gens par-ci par-là, et qu'il ne faut presque rien pour la mettre en dispersion et ruine, nous avons matière à prier Dieu, qu'il lui plaise de nous faire augmenter et avancer. Nous devons prier Dieu que son règne augmente, qu'il y œuvre, d'autant que cela n'est point en nous.

Et donc, malgré les circonstances, Calvin maintient sa vision. L'action de Dieu d'abord, suivie de l'action humaine. La prière pour lui ne rend pas passif, mais oriente, renouvelle et mobilise.


Le principe de la porte ouverte

Si, pour Calvin, l'Eglise est l'outil principal dont se sert Dieu pour l'avancement de son règne sur terre, la question se pose quant à l'articulation de cet outil dans un contexte précis. Comment savoir où le Seigneur appelle ? Comment lui être utile ?

Le principe que Calvin met en avant, à partir du livre des Actes des Apôtres, est celui de la porte ouverte. Ce principe souligne que Dieu guide l'Eglise dans sa mission en ouvrant ou en fermant des portes devant elle. Chaque communauté locale a le devoir dans la prière de discerner les portes que Dieu ouvre devant elle pour l'avancement du Règne de Dieu là où elle se trouve.

Calvin fait régulièrement référence à ce principe dans ses lettres aux Eglises et aux autorités politiques en France et en Europe. Et c'est ce principe-là qui peut expliquer sa compréhension de la mission donnée à l'Eglise de Genève.

Pour lui, Dieu, dans sa providence, avait ouvert une porte à Genève pour l'évangélisation de la France et de l'Europe. La situation géographique de la ville, l'arrivée d'immigrés venant de France, l'invention de l'imprimerie, tous ces aspects constituent des portes ouvertes à une action missionnaire particulière.


Calvin et l'action missionnaire

A partir de ce principe, Calvin va développer une véritable stratégie missionnaire qui repose sur trois éléments majeurs.

1. La formation de pasteurs et leur envoi en France
A partir de 1555, Calvin, voit dans le nombre croissant de communautés en France qui demandent de l'aide à Genève une porte ouverte pour l'annonce de l'Evangile. La première aide demandée est celle d'un pasteur. Mais où trouver des candidats pour cette vocation dangereuse ? Et comment les former ? La réponse se trouve dans le nombre considérable d'immigrés qui arrivent à Genève pour se réfugier des persécutions en France, dont certains se portent candidats pour le ministère…

Démarre alors à Genève un processus de formation pastorale dont le cœur est l'enseignement biblique fait par Calvin lui-même. Le rythme intense de leçons théologiques est équilibré par une pratique pastorale autour de Genève. Une fois formé, le futur pasteur est envoyé dans le plus grand secret en France à une Eglise qui en a fait la demande formelle.

Entre 1555 et 1564, près d'une centaine de pasteurs sont ainsi sélectionnés, formés et envoyés en France au service d'une Eglise locale, mais également pour faire le travail d'évangéliste, avec pour résultat qu'encore plus de demandes de pasteur sont adressées à Genève…

Ma porte est assiégée comme le serait celle d'un roi ! remarque Calvin. Nous sommes réduits à chercher partout, même dans l'atelier de l'artisan, pour trouver des hommes ayant quelques bribes de doctrine et de piété comme candidats pour le ministère.

Le résultat sera qu'en moins de 10 ans des centaines d'Eglises seront " dressées " et constituées en réseau partout en France. Au moment du colloque de Poissy en 1561, plus de 2000 Eglises locales " dressées " sont recensées. Les pasteurs écrivent régulièrement à Genève (Calvin) pour des conseils pratiques, pour donner des nouvelles (ils sont durement persécutés) et pour rendre compte de l'avancement de la Réforme qu'ils interprètent comme des avancées du règne du Christ.

2. Le soutien des Eglises en France et en Europe
L'envoi de pasteurs en France est complété par une dissémination des idées de la réforme par le livre imprimé. Entre 1555 et 1564, Genève devient un centre considérable d'impression et de diffusion d'ouvrages réformés, avec 34 presses d'imprimerie en 1563, capables de sortir des milliers d'ouvrages par an ! En plus des éditions successives de l'Institution, toutes les leçons bibliques de Calvin et un nombre important de ses sermons seront imprimés et diffusés.

Les préfaces à ces ouvrages indiquent que l'édification des Eglises en France est une préoccupation constante de Calvin et que la diffusion de ses écrits y est une réponse concrète. Régulièrement, il souligne cette perspective, souvent à la lumière des événements de l'époque.

Ces livres seront imprimés bien sûr en latin, mais aussi en français, la langue du peuple. Il s'agit là d'un choix délibéré de la part de Calvin pour atteindre les membres ordinaires des Eglises avec son message. Par la même logique, des livres seront imprimés à Genève dans plusieurs langues et distribués partout en Europe.

Le soutien des Eglises par Calvin s'exprime aussi sur un plan plus personnel par sa correspondance régulière. Seules 1200 de ses lettres nous sont parvenues, mais des portraits de Calvin soulignent qu'il écrivait souvent une dizaine de lettres par jour. Certaines étaient destinées aux pasteurs, d'autres à des communautés d'Eglise en France ou à des communautés francophones ailleurs en Europe. Ces lettres témoignent d'un souci personnel et d'une sensibilité pastorale surprenants.

Devant la persécution, Calvin encourage les Eglises à rester fidèles, mais aussi à profiter des occasions qui se présentent pour l'avancement du règne du Christ :

Tenez-vous, mes frères, tout discrètement en votre cachette… Mais que ce ne soit pas pour fermer la porte à ceux qui désirent venir au Royaume de Dieu comme vous. Que chacun s'efforce d'attirer et gagner à Jésus-Christ ceux qu'il pourra.

Ce mélange de prudence et d'ouverture parque souvent ses lettres. A une Eglise un peu trop zélée, il écrit :

Nous ne voyons pas qu'il soit nécessaire de vous avancer si fort ; il suffira bien que vous tâchiez d'augmenter le troupeau et cependant vous tenir paisibles…

Entre 1558 et 1559, Calvin écrit deux lettres destinées à toutes les Eglises du pays, pour les consoler face à la persécution sévère :

Il a été dit anciennement que le sang des martyrs était la semence de l'Eglise. Si c'est une semence pour donner commencement en Jésus-Christ, ce doit être une pluie pour nous arroser, afin que nous croissions et profitions jusqu'à bien mourir.

Jusqu'à la fin de sa vie, Calvin répète cette conviction. Malgré tout, Dieu agit pour faire croître son Eglise. Mais il le fait en son temps, à sa manière :

Attendez que Dieu montre par effet ce qui a été toujours connu, à savoir que le sang des fidèles non seulement criera vengeance, mais sera une bonne et fertile semence pour faire multiplier l'Eglise. Ce n'est pas sans cause que l'Ecriture insiste tant à corriger notre hâte, vu qu'il nous est tellement difficile de faire cet honneur à Dieu qu'il œuvre à sa façon, et non pas à notre appétit !

3. L'interaction avec les autorités politiques
Calvin est un homme de son temps, qui ne remet pas fondamentalement en cause l'alliance entre la religion et les autorités politiques. Pour lui, les princes ont reçu leur pouvoir de Dieu et sont redevables devant lui pour l'utilisation qu'ils en font. Dans ce cadre, ils ont une responsabilité particulière pour faire avancer le règne de Dieu sur leurs terres.

Calvin va donc employer tous les moyens pour encourager et influencer les autorités politiques en faveur de la Réforme. Le premier moyen est tout à fait classique à l'époque : par dédicace publique d'un de ses livres, il s'adresse à un prince qu'il estime ouvert au message de l'Evangile. Dès 1536, il s'adresse à François 1er ; plus tard, il se tournera vers d'autres princes : les rois et reines d'Angleterre, Danemark, Suède, Lituanie, Pologne, Navarre, l'Electeur palatin… tous seront visés par la plume de Calvin.

Parallèlement, Calvin maintiendra une correspondance privée considérable avec les autorités politiques. La liste est longue de ceux que Calvin cherche à encourager et à influencer. Le souci est toujours le même : encourager son interlocuteur à rester fidèle dans la foi, et à influencer à son tour ceux qui l'entourent pour l'avancement du règne du Christ, par l'établissement d'Eglises fidèles à l'Evangile.

En France, Calvin cherchera également à développer un réseau d'influence dans la cour et auprès des grandes personnalités du pays. Il cherche notamment à faire avancer une politique d'apaisement entre l'état et les réformés, une stratégie qui mène au colloque de Poissy, mais dont l'échec conduira peu de temps après aux guerres de religion.

Malgré l'influence considérable qu'il a pu exercer à l'époque partout en Europe, il est significatif de noter que Calvin n'a pas cherché à former une institution d'Eglises réformées, mais s'est contenté d'encourager les réseaux d'Eglises locales ou nationales, réseaux de soutien, de formation et d'organisation.


Et aujourd'hui ?

Nous sommes maintenant en position de revenir vers notre contexte du 21e siècle. Quelles pistes de réflexion la pensée de Calvin nous propose-t-elle ?

1. Dans le contexte actuel de bouleversements socioculturels, où l'on parle de déchristianisation, où les Eglises ont le sentiment parfois d'être dans une petite minorité, et où la tentation est le repli sur soi, le désir de se protéger… Calvin nous indique une autre route possible. Aujourd'hui, on voudra exprimer fortement nos réserves par rapport à une équivalence trop facile entre le royaume de Dieu et l'Eglise. Néanmoins, Calvin nous rappelle que notre point de départ n'est pas la survie de l'Eglise dans un monde hostile, mais la venue du règne de Dieu, et donc son action dans son monde, et dans son Eglise. Ce recentrage peut nous permettre de redécouvrir une confiance dans l'Evangile.

2. Calvin interpelle nos Eglises historiques. Pour lui, parler de l'Eglise, c'est parler de la mission de Dieu dans un contexte local. Sa propre expérience à Genève nous indique qu'il est possible de vivre avec une Eglise imparfaite, tout en gardant la perspective missionnaire. En même temps, ne faut-il pas reconnaître que nos Eglises historiques sont, comme l'étaient à l'époque de Calvin les Eglises catholiques, inadaptées à la réforme ? Que faudrait-il faire pour recentrer nos Eglises sur leur mission ? Sans doute cela impliquerait des changements de culture d'Eglise (comme à Genève) pour permettre de mieux saisir les occasions que Dieu donne pour aller vers et agir dans notre monde.

3. On dit parfois que les protestants sont des individualistes. Mais Calvin voyait l'importance d'une réelle interaction entre individu et communauté. La mission de l'Eglise n'est pas l'affaire de certains, même si le rôle des ministères reconnus est fondamental. Mais c'est la tâche de tous ensemble. Dans une société individualiste, et pourtant qui cherche des expressions authentiques de communauté, cet équilibre me semble pertinent.

4. Devant la multiplicité de contextes de mission aujourd'hui, le principe de la porte ouverte nous ouvre la voie également à une grande diversité d'expressions de témoignage individuelles et ecclésiales. Il nous renvoie surtout à la prière et au discernement dans chaque contexte spécifique.

5. Calvin nous rappelle que si la mission est au cœur de la vie de l'Eglise, elle doit l'être également dans notre théologie, et la formation théologique des pasteurs… Je ne suis pas sûr que Calvin ait approuvé le clivage qu'on impose aujourd'hui dans nos facultés de théologie entre vie spirituelle d'un côté et études théologiques de l'autre.

6. L'accent que met Calvin sur l'expression locale de l'Eglise, ainsi que le développement de réseaux de soutien, de formation et d'information au service de la mission, me semble pertinent aujourd'hui. La société sédentaire d'autrefois a laissé la place à une société en mouvement, où les relations se font par réseaux. Peut-être avons-nous là un domaine à explorer pour le développement de nos vies d'Eglise.

7. L'accent mis par Calvin sur la communication doit nous interpeler. Il comprenait l'importance à donner aux moyens de la mission. Humains… mais aussi techniques. Il était audacieux dans son exploitation des nouvelles technologies de communication de son époque, sans pour autant que la technique ne devienne une fin en soi.

8. Peut-être finalement l'accent de Calvin sur l'Eglise communauté locale d'annonce et de témoignage nous renvoie aussi vers la mission universelle. Notre société est de plus en plus diversifiée. Nos Eglises en sont-elles le reflet ? Sinon, pourquoi pas ? N'y a-t-il pas des peurs à dépasser et des barrières culturelles à franchir dans nos contextes locaux qui correspondent théologiquement à une annonce aux extrémités de la terre ?

Je termine avec une citation de Calvin qui vient comme une invitation à l'action missionnaire :

Souhaitons le salut de tous ! S'il en est ainsi, nous tâcherons de faire tous ceux que nous rencontrerons participants de notre paix.

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