Les conférences d'automne 2008
Société traditionnelle
contre consumérisme libertaire ?
Chacun répète
qu'il faut plus d'autorité dans notre société
en craignant aussitôt une dérive possible vers l'autoritarisme.
Comme si, en chacun de nous, cohabitaient des aspirations contradictoires.
C'est l'expression d'une difficulté à conjuguer
le respect des limites avec l'aspiration à la liberté
de chacun. Dans la famille, à l'école, dans la cité,
l'image d'une société de contrainte demeure ancrée
dans les esprits alors que la nécessité d'énoncer
des règles communes s'impose à toute vie sociale.
Ceci est dû au fait que nous vivons selon des types de représentation
figées :, d'un côté, liberté irresponsable,
de l'autre. Selon Aristote, la nature nous dicte des hiérarchies
qui ne sauraient être remises en cause au risque de contrarier
l'ordre naturel du monde. Le rôle du père est assimilé
à la fonction royale. La femme et les enfants sont des
sujets devant soumission et obéissance sans espérer
la moindre explication ou justification. D'où, dans l'Antiquité,
un respect dû à l'Ancien personnifié par le
père. Ce sont là les bases de toute société
traditionnelle où le pouvoir de commander est réservé
à celui dont la vocation est de faire respecter un ordre
stable et immuable. Cette société traditionnelle
est structurante - peut-être trop ! Elle est surtout broyeuse
de toute velléité d'autonomie.
Aujourd'hui, nous ne vivons plus, en Occident, selon les critères
définis par la société antique. L'autoritarisme
patriarcal ne fait plus recette ! Nos sociétés démocratiques
ont suscité d'autres normes. En quelques générations
seulement, des mutations importantes se sont imposées.
Des formules comme " j'ai envie, donc j'ai droit ! "
ont remplacé les anciennes soumissions. La modernité
démocratique met à plat les hiérarchies "
naturelles " avec l'oubli du respect dû à l'âge
ou à la compétence. Le principe démocratique
d'égalité investit tout : c'est le culte des égos
et de l'individualisme consumériste. La société
de marché où le client est roi investit toutes nos
manières de penser et de nous comporter vis à vis
d'autrui. Dans ce contexte, l'individu est reconnu libre de ses
emballements spontanés. Il agit comme un consommateur faisant
jouer la loi de l'offre et de la demande. Dans la famille, l'enfant
a du mal à comprendre que cette perversion de l'idéologie
démocratique ne trouve pas droit de cité. Il en
est de même à l'école où la différenciation
enseignants/enseignés a tendance à s'estomper, comme
si les premiers avaient du mal à accepter d'être
des transmetteurs de connaissances. D'être détenteurs
d'une autorité sur les seconds.
Car, qu'est-ce que l'autorité ? C'est d'abord ce qui
fait grandir et croître. Ce qui oriente vers un " plus
être ", un " mieux-être ". Selon Hannah
Arendt, l'autorité doit s'imposer d'elle-même ; ne
pas dépendre de la contrainte ni de la persuasion rationnelle.
Donc, une participation personnelle sous forme de croyance est
requise. Tout en sachant que la croyance en une personne peut
être perverse. Rien de pire qu'un tyran qui sait se faire
aimer !
Derrière la crise d'autorité dans laquelle nous
vivons se dissimule la crise de la légitimité, la
crise de la croyance. Une crise de la croyance touchant au fondement
du lien social. Pour qu'il y ait participation personnelle de
chaque membre du groupe, l'adhésion croyante de chacun
s'impose. Cette adhésion peut puiser son énergie
dans la fondation. Se rendre compte d'un " déjà
là " permet de commencer. De commencer de continuer.
Face aux scribes et aux pharisiens, Jésus concentrait en
lui ce pouvoir des commencements. Jésus enseignait "
en homme qui a autorité mais pas comme les scribes "(Mc
1,22). Son autorité est une " autorité énonciatrice
" permettant d'engendrer la croyance.
Jésus proclame le règne de Dieu comme une création
en profondeur qui fait croître et augmenter.
L'autorité de Jésus suscite une croyance qui relève.
Qui " autorise " à une plénitude de vie.
Rémy Hebding
journaliste et essayiste
http://remyhebding.blogspirit.com/
Faire autorité
Le Grand Robert, attribue des
sens assez différents au mot " autorité "
:
1°) Droit de commander, pouvoir (reconnu ou non) d'imposer
l'obéissance
2°) Ensemble des organes du pouvoir (" l'autorité
publique ", l'Etat)
3°) Force obligatoire d'un acte de l'autorité publique
(ex : l'autorité de la loi, l'autorité de la chose
jugée)
4°) Capacité de faire obéir
5°) Supériorité de mérite ou de séduction
qui impose l'obéissance sans contrainte, le respect, la
confiance
6°) Etat d'une personne, d'une chose qui se fait croire.
On voit donc se dessiner deux famille de significations. Les
1, 2, 3 se rattachent à l'idée d'une hiérarchie,
d'un commandement, d'un pouvoir, voire d'une domination.
Les 4, 5 et 6 se rattachent à l'idée d'une influence,
d'un ascendant, d'un prestige, d'une réputation voire d'un
magnétisme.
Une bonne partie des difficultés du débat contemporain
sur ce qu'on appelle " la crise de l'autorité ",
et des passions qu'il soulève, vient du fait que le mot
" autorité " est utilisé sans préciser
à quelle famille de sens on le rattache quand on l'emploie.
Je vais prendre ici l'autorité comme un rapport entre deux
agents dans lequel l'un d'entre eux exerce un ascendant sur l'autre,
ce dernier acceptant cette influence au mieux avec faveur, au
pire avec soumission, alors qu'il aurait par ailleurs les moyens
d'y échapper. Je choisis la deuxième famille, pas
arbitrairement, mais parce que je ne vois pas dans la première
famille de sens ce qui justifie l'emploi du mot spécifique
" autorité " par rapport au mot " pouvoir
", alors que la seconde permet cette distinction.
Pratiquement, nombreux sont les cas de figures dans les relations
interindividuelles où les éléments d'adhésion
et de contrainte sont enchevêtrés. Commençons
par les passer en revue.
L'autorité et le Maître
Ainsi, le professeur use de la persuasion, assise sur une compétence
en principe reconnue dans la matière qu'il enseigne mais
dans un contexte de discipline scolaire, et à l'aide, si
nécessaire, de sanctions. Pourtant, on évoque, non
sans raison, une " autorité professorale " qui,
si elle s'exerce dans un cadre scolaire, ne saurait se réduire
à un coup de force du maître par rapport à
ses élèves. Le professeur qui fait autorité
est celui qui possède un tel ascendant sur ses étudiants
que toute invocation du réglement devient inutile. Le perturbateur,
alors, sera rappelé à l'ordre non par le professeur,
mais par les autres élèves. La discipline a été
inventée pour réguler les rapports entre mauvais
élèves et professeurs " moyens ". Ou pour
franchir sans trop de dommages l'étape d'une défaillance
momentanée des bons. Car il faut être réaliste
: personne, même parmi les meilleurs, n'est excellent tout
le temps. Le règlement supplée au manque d'autorité,
permanent ou passager. Il est la prothèse de l'insuffisance.
Si les mauvais professeurs sont souvent autoritaires, c'est sans
doute qu'ils ont besoin, un peu plus que les autres, de cette
armature formelle qui permet de durer, permission délivrée,
du coup, à l'excellence comme à la médiocrité.
L'autorité et le Juge
Le juge, quant à lui, se prononce après un débat
contradictoire où les parties disent en principe librement
ce qu'elles ont à dire. Ainsi, l'acte de juger se différencie-t-il
d'un pur et simple pouvoir, lequel n'a pas, en son principe, à
s'embarrasser d'un dialogue préalable. Certes, il arrive
à un pouvoir de s'expliquer, de faire de la pédagogie,
de la " communication " dira-t-on dans la langue moderne.
Mais il s'agit d'habiletés, et non de quelque chose de
nécessaire entrant dans la définition substantielle
du pouvoir. Les décisionnistes ont la fascination du faire,
qui explique un penchant courant chez eux : la nausée du
juge, qui va jusqu'à celle du droit, l'un et l'autres vécus
comme une perte de temps. Pourtant, lorsque le tribunal s'est
prononcé, la sentence s'applique, au besoin en recourant
à la " force publique " à l'égard
des récalcitrants qui ne s'exécutent pas. Si en
prenant la peine de récapituler les arguments des parties,
puis d'énonçer les motifs de sa décision,
le juge montre qu'il ne renonce pas entièrement à
persuader, ce qui distingue son activité d'un acte unilatéral
de pouvoir, l'acte de juger est évidemment mêlé
de contrainte. Le procès est un échange d'arguments
et non un échange de coups, certes, mais pour autant il
n'est ni spontané, ni libre : rendu obligatoire, d'abord,
minutieusement réglé, ensuite. Du début à
la fin, l'échange va s'y dérouler sous pression.
En premier lieu, le dialogue qui s'engage entre les parties se
développe sous la contrainte, pour le " défendeur
" d'avoir à répondre à une assignation
qui lui indique peu aimablement qu'en ne répondant pas,
en faisant " défaut ", il s'expose à être
condamné sur la base des seuls arguments du demandeur.
L'absent, même celui qui a raison, risque d'avoir tort.
Injonction très puissante à être présent.
Ce dialogue très spécial est quasiment obligatoire.
Il ne s'agit donc pas d'une conversation.
En deuxième lieu, si l'on entre dans l'arène du
procés, il faudra convaincre un tiers, dans un délai
fixé, en sachant qu'on devra se plier à une décision
qu'il sera, finalement, interdit de remettre en discussion. Ce
n'est pas comme lorsqu'on parle, entre égaux, et qu'on
peut indéfiniment revenir à la charge pour convaincre
l'autre, ou se laisser convaincre, sans avoir l'impression de
rendre les armes. La décision de justice, une fois les
voies de recours épuisées, devient " définitive
". Adjectif très fort, presque effrayant, qui donne
tout son sens à l'impressionnante " autorité
de la chose jugée ".
L'autorité et la Loi
Quant à la loi, elle semble faire autorité, certes,
à l'aide de ce phénomène typique de pouvoir
qu'est la sanction. " La loi en général n'est
pas un conseil, mais un commandement " disait Hobbes. C'est
évident de la loi pénale : sa violation autorise
une intervention de police, munie de pouvoirs de contraintes (garde
à vue, interrogatoire, perquisition, saisie d'objets, etc.),
avant celle d'une juridiction répressive, qui peut appliquer
une peine. Mais ne nous laissons pas obnubiler par la loi pénale
: un simple acte dommageable ou blâmable, une faute non
prévue par le code pénal, ouvre la voie à
une annulation, par le juge administratif ou judiciaire, ainsi
qu'à des réparations imposées au fautif.
C'est encore une sorte de pouvoir, devant lequel il faudra, de
gré ou de force, s'incliner.
Pour autant, il y a une autorité de la loi qui existe indépendamment
de la menace de sanction, et même de l'assentiment à
son contenu. On peut en effet être en désaccord avec
une loi, mais en considérant qu'elle est issue de la majorité
(dans un système démocratique) et que cette origine
suffit à lui conférer une valeur propre, s'appliquer
à la respecter, même lorsqu'on est sûr de pouvoir
agir illégalement sans se faire pincer. C'est en observant
la capacité d'un certain nombre de citoyens à respecter
des lois qu'ils n'approuvent pas, dont les motifs les laissent
indifférents, voire qui desservent leurs intérêts
immédiats, que l'on aperçoit le phénomène
spécifique de l'autorité de la loi. Légalité,
autorité et légitimité sont trois notions
distinctes. Quand le respect des lois ne dépend plus que
de la peur du gendarme ou du juge, c'est qu'en réalité
la crise de la légalité est forte. Un sol s'est
dérobé sous la loi. Elle subsiste, mais comme dans
un immeuble ruiné sa charpente de ferraille : cela ressemble
encore à une maison, mais personne ne voudrait l'habiter.
Il est vrai qu'une loi valablement adoptée peut être
illégitime, parce qu'elle porte atteinte à des valeurs
fondamentales. Une majorité peut commettre des abus de
pouvoir. Ne pouvant faire autorité, puisqu'elle heurte
une autorité plus grande qu'elle, cette loi ouvre la voie
à une désobéissance légitime, qui
est par un biais, certes, un refus d'autorité, mais par
un autre biais la manifestation d'une soumission à une
autre autorité tenue pour primordiale par le rebelle. Cependant,
une désobéissance exclusivement fondée sur
un désaccord avec le contenu de la loi porte atteinte à
une autre valeur fondamentale : celle de la démocratie.
Il y a des abus de pouvoir. On peut envisager qu'existent également
des abus de dissidence, commis par des minorités. C'est
pourquoi la question de la désobéissance civile
n'est pas si simple.
La distinction de l'autorité et du pouvoir
Ainsi, même en en prenant en compte les situations fréquentes
dans lesquelles l'autorité se mélange avec des éléments
voisins, on gagne à la distinguer du pouvoir. Celui-ci
peut fonctionner par la force ou sa menace, sans aucun consentement,
alors qu'elle doit être acceptée, voire désirée.
Cependant, ces " zones grises " montrent que l'autorité
peut être articulée au pouvoir. Qu'elle lui soit
reliée entraîne-t-il qu'on doive la confondre avec
lui ?
La thèse de ceux que nous appellerons les " autoritaires
" est que le déclin du pouvoir pur et simple signe
la défaite de l'autorité. C'est qu'ils ne parviennent
pas à séparer le pouvoir et l'autorité, qui
sont chez eux comme les deux faces d'une même médaille.
Les anti-autoritaires, qu'on appelle souvent " libertaires
", bien qu'ils soient fréquemment sectaires, ont tendance
eux aussi à faire de l'autorité l'un des masques
que le pouvoir est susceptible de revêtir. C'est que pour
eux, dans les rapports inter-personnels, on est soit dans la recommandation,
soit dans l'injonction. Entre les deux, rien, sauf une hypocrisie
: l'autorité est un " ordre ", mais qui ne dit
pas son nom. Bien entendu, cette position peut invoquer une longue
histoire, où les pouvoirs (paternel, masculin, féodal,
royal, religieux, étatique) et l'autorité, en fait,
ont été confondus. Le soin mis à déconstruire
l'autorité sous toutes ses formes, et la nausée
du mot lui-même, s'expliquent par la conviction qu'on ne
fait alors que combattre une figure de la domination, la plus
perverse, puisqu'elle n'est qu'un masque.
" S'il faut vraiment définir l'autorité, alors
ce doit être en l'opposant à la fois à la
contrainte par force et à la persuasion par arguments.
" La distinction exigée par Hannah Arendt a l'avantage
de délimiter le champ spécifique de l'autorité,
mode particulier d'influence entre les êtres. En deçà
du pouvoir, mais au-delà de la simple attraction exercée
par certains individus sur d'autres par le moyen de la séduction,
de la compétence ou du charisme. En tout cas, nous voyons
qu'on ne peut parler d'autorité qu'en acceptant l'idée
que quelque chose existe, dans la façon de régler
les rapports entre les individus, ou entre les individus et les
institutions, qui se situe à mi-chemin du conseil et du
commandement.
Je dirai que plus les individus se désaffilient, se diversifient,
s'autonomisent, plus il est urgent, pour penser la stabilité
non-violente de sociétés ainsi irrémédiablement
compliquées par l'imprévisibilité, d'imaginer
de nouvelles modalités de l'autorité. Si les discours
autoritaires comme les discours anti-autoritaires nous paraissent
désormais également incapables de cerner la crise
de l'autorité dans le monde moderne, c'est qu'ils nous
empêchent, me semble-t-il, de demander si l'on peut concevoir
une autorité différente de tout pouvoir : un autre
type d'autorité.
En quoi consiste la crise de l'autorité ?
On peut relire le texte d'Henri Bergson qui fait l'ouverture
de " Les deux sources de la morale et de la religion ".
Ce texte date de 1932, mais il nous aide à mieux cerner
les contours de la crise moderne de l'autorité.
" Mais voici qu'un obstacle surgissait, ni visible, ni tangible
: une interdiction. Pourquoi obéissions-nous ? La question
ne se posait guère : nous avions pris l'habitude d'écouter
nos parents et nos maîtres. (
) A nos yeux, leur autorité
leur venait moins d'eux-mêmes que de leur situation par
rapport à nous. Ils occupaient une certaine place : c'est
de là que partait, avec une force de pénétration
qu'il n'aurait pas eue s'il n'avait été lancé
d'ailleurs, le commandement. En d'autres termes, parents et maîtres
semblaient agir par délégation. Nous ne nous en
rendions pas nettement compte, mais derrière nos parents
et nos maîtres nous devinions quelque chose d'énorme
ou plutôt d'indéfini, qui pesait sur nous de toute
sa masse par leur intermédiaire. Nous dirions plus tard
que c'est la société. "
Il y avait donc, si on suit Bergson, une raison au respect de
l'autorité : l'idée que les maîtres et les
parents n'étaient que les mandataires de quelque chose
de plus vaste (" d'énorme ") et de plus haut
(Bergson évoque une pesée, laquelle, a priori, s'exerce
du haut vers le bas). En s'inclinant devant leurs interdictions,
on s'inclinait en réalité devant ce " quelque
chose " qu'avec un accent très moderne Bergson finit
par nommer " la société ".
Cette idée est forte : pour que l'autorité fonctionne,
c'est-à-dire qu'elle soit respectée, il ne faut
pas qu'elle procède pour l'essentiel des caractéristiques
des personnes ou des instances à qui elle est confiée,
mais de quelque chose qui, situé derrière elles
ou au-dessus d'elle, les dépasse. Les bons, les mauvais,
les excellents sont justifiés, emportés par quelque
chose qui les dépasse. La crise de l'autorité, alors,
proviendrait de la circonstance suivante : il y a toujours des
parents, des maîtres, des juges, des lois, mais on ne voit
plus trés bien de quoi ils se réclament, de quoi
ils sont les délégués. Ceux qui sont censés
leur obéir n'ont plus l'impression que quelque chose existe
" derrière " ou " au-dessus " justifiant
qu'on s'incline devant eux, quelles que soient leurs imperfections
particulières.
D'où une autre question : comment une telle impression
s'est-elle formée ? Elevés dans le culte de l'égalité,
pourquoi les enfants s'inclineraient-ils devant des parents qui
ne sont que des copains (un peu plus âgés), des maîtres
qui ne sont que des semblables (en sachant un peu plus), des juges
(qui ne sont que des hommes, un peu déguisés), s'ils
ont l'impression que derrière ces égaux, il n'y
a rien, rien de plus vaste, rien de supérieur ? Peut être
aussi les maîtres, les juges, les parents ont-ils eux-mêmes
perdus cette certitude. La critique (salvatrice) des institutions
a-t-elle installée un doute plus profond ? S'agit-il d'une
évolution interne aux individus ? S'agit-il de la prise
de conscience d'une réalité : il n'y aurait effectivement
plus rien de consistant, derrière ces parents, ces juges,
ces professeurs ?
Egalité, autorité, divinité
Nous avons évoqué, à propos de l'autorité,
et pour la distinguer du pouvoir, la notion d'ascendant. Est-ce
qu'on peut penser l'autorité sans l'idée de supériorité
? Les libertaires disent que oui. Pour eux, la seule chose qui
fasse autorité, c'est
l'absence d'autorité.
Mais si on répond " non " à cette question
(l'idée d'une supériorité entre bel et bien
dans la composition de l'autorité), cela ouvre encore la
voie à une alternative : est-ce que cette supériorité
est celle de ceux qui l'incarnent, ou celle de la chose, de la
notion, de la force qui est " derrière " ?
Acceptons donc l'idée que l'autorité suppose l'acceptation
d'une certaine supériorité.
Première sous-thése : l'autorité serait une
propriété propre à ceux qui font l'autorité.
Mais il reste un probléme : à moins d'en revenir
à une autorité fondée sur la force (les châtiments
corporels ?) et indiscutable (mais alors s'agit-il e,core d'autorité,
n'est-ce pas plutôt du pouvoir ?, il faut bien articuler
l'idée d'une supériorité avec le constat
de la faillibilité des individus, des maîtres, des
parents, des juges. Est-ce qu'on va recommencer à faire
croire aux enfants que les gens qui les éduquent, ou qui
les jugent, sont omniscients, parfaits, sans reproche ? Est-ce
qu'on prépare les enfants au monde réel en leur
racontant des histoires ? Dans une certaine mesure, oui, mais
rien que des fables, est-ce bien prudent ?
Si c'est la seconde sous-thèse (la supériorité
de ce qui est " derrière " plutôt que celle
de ceux qui sont " devant "), quelle est la nature de
ce qui se tient ainsi en arrière ou au-dessus ? Est-ce
que cette chose est divine, ou est-ce qu'elle peut être
laïque, " politique " ou d'un autre ordre ? Est-ce
qu'une autorité est pensable dans un monde sans Dieu ?
On peut soutenir que notre incapacité à définir
une autorité subsistant même en l'absence de Dieu
contribue à ce que tant de gens encore se rallient à
la cause divine. Dieu n'a pas été remplacé.
Deuxième observation : ce Dieu, ce Dieu catholique du moins,
comme il est, comme il est en même temps tout puissant et
laxiste ! Il a le dernier mot et en même temps comme il
nous laisse faire ! Comme il nous laisse libre d'adhérer
ou pas à ses commandements ! Mais alors, est-ce que ce
sont encore des " commandements " ? Décidement,
ce mélange de supériorité et d'humilité,
ressemble beaucoup à l'autorité.
Autorité, égalité
Cela nous améne à aborder la question de l'autorité
et de l'égalité. Il est certainement possible d'imaginer
une autorité sans vénération. Mais il n'est
pas sûr qu'on puisse éliminer la supériorité
de la notion d'autorité.
D'abord parce que c'est faux : ce serait une autre façon
de raconter des histoires à nos enfants que de leur laisser
croire qu'ils sont dans la même situation que les adultes.
La démagogie pédagogique prend sa source dans le
refus de penser la différence des âges, des expériences,
des savoirs, comme si celles-ci constituaient une offense à
l'idée d'égalité. Si j'assiste à un
cours d'histoire, c'est qu'un professeur en sait quand même
un peu plus long que moi sur le sujet qu'il enseigne. Nous sommes
" égaux " partout, sauf dans le rapport avec
la matière enseignée. Ensuite parce que cela ne
marche pas : si je suis persuadé que j'en sais plus que
lui, ou qu'on peut apprendre sans écouter, soit je n'assiste
pas au cours, je l'ignore, soit je perturbe la séance en
l'interrompant, en le prenant à partie, ou en parlant bruyamment
d'autre chose avec mon voisin, en envoyant des " SMS "
sur mon portable. C'est alors l'enseignant qui risque d'abandonner
son cours
Est-ce qu'on n'a pas de plus en plus de mal à accepter
l'idée qu'une personne soit en même temps juridiquement
notre " égale " et en avance sur nous dans un
domaine donné ? Or, ce que la déclaration des droits
de l'homme dit, ce n'est pas que les hommes sont égaux
en fait, c'est qu'ils le sont " en droit ".
Respectables, admirables ?
Pour certains auteurs, la crise de l'autorité serait en
rapport avec la perte de la faculté d'admiration. Ainsi,
Alain Finkielkraut : " on respecte tout, de nos jours, pour
n'avoir plus rien à admirer ". Convenons qu'il y a
une perte de la faculté d'admiration, dans un " climat
" où celle-ci paraît suspecte. Ou alors ce sont
de fausses admirations qu'on abandonne aussi vite qu'on y a cédé.
Mais on ne voit pas que ce soit au profit d'une montée
du " respect ".
Admirer, pourtant, ce n'est pas vénérer. Une partie
de ceux qui réfutent l'autorité n'utilisent-ils
pas un argumentaire qui cible quelque chose qui ressemble à,
mais qui n'est pas exactement l'autorité : l'adulation
? Je suis d'accord pour réhabiliter l'admiration : savoir
admirer, c'est se donner la possibilité de grandir. Nous
devons reconnaître qu'il y a des gens qui sont supérieurs,
non pas au sens où ils écrasent autrui, mais au
sens où, au moyen d'une supériorité réelle,
ils le tirent plus que vers eux : vers le haut, vers quelque chose
de plus haut qu'eux. L'admiration, de plus, n'a rien à
voir avec l'inconditionnalité. On peut admirer quelqu'un
avec qui on est en désaccord.
Mais la façon de Finkielkraut de " monter "
le respect contre l'admiration paraît un peu artificielle.
S'il existe quelques professeurs prodigieux, ils restent exceptionnels.
En France aujourd'hui, plus d'un million de personnes sont officiellement
chargées d'enseignement. Il serait miraculeux que tous
soient admirables. Pourtant, un professeur normalement dévoué
à ses élèves, sérieux mais pas brillant,
consciencieux mais imparfait, a lui aussi droit à ne pas
être insulté, filmé pendant son cours, bousculé
à la sortie. Si nous conditionnons le respect à
l'admiration, le respect sera rare, autant que les rencontres
avec des admirables. Or la question du respect subsiste, même
en cas de non-admiration, surtout dans une société
de masse où se multiplient les rencontres entre anonymes.
Le respect est donc conditionné par la présence
d'un individu respectable. S'il l'on parle d'une institution,
alors celle-ci, si elle prétend au respect, doit s'efforcer
de ne pas contredire, dans les actes de sa pratique quotidienne,
les valeurs ou les missions dont elle se réclame. Même
si nous devons accepter l'idée que les institutions, elles-mêmes,
sont imparfaites.
Mais faut-il que tout individu, avant d'être respecté,
fasse l'objet d'une vérification minutieuse de respectabilité
? Ou faut-il défendre une présomption de respectabilité
? Dans les rapports interindividuels, privés, on peut admettre
cette sorte de mise en examen. On se choisit. Dans les rapports
sociaux, c'est moins sûr. Les autres sont là, et
il faut faire avec la plupart, sauf vocation d'anachorète
ou de misanthrope. Si le professeur, l'agent de la poste, le conducteur
de bus doivent, pour être respectés, présenter
leurs titres de respectabilité à tous ceux dont
ils traitent les demandes, cela les met dans une situation impossible.
Le respect : cela se fait à deux
Le respect suppose donc certainement la présence d'un
individu respectable. On vient de voir qu'il ne faut pas placer
la barre trop haut, a priori, pour reconnaître cette respectabilité,
et qu'il faut se résigner, dans l'espace public, à
une présomption de respectabilité.
Mais comme le respect est un rapport, au moins entre deux êtres,
pour être possible, il implique également la présence
d'un individu prêt à respecter autrui, c'est-à-dire
ne posant pas trop de conditions impossibles à satisfaire
à l'expression de son respect.
Si la société par son fonctionnement général,
les " valeurs " qu'elle met en exergue, les modes de
faire à l'égard des enfants qu'elle banalise, forge
des individus dépourvus de la capacité de respect,
rien ne peut faire autorité pour eux, même des éducateurs
respectables, au sens prudent (sans confusion entre respect et
admiration) que j'ai évoqué.
Le psychanalyste Jean-Pierre Lebrun avance la thèse que
la modernité fabrique des " néo-sujets "
incapables d'accepter la rencontre, de supporter le manque qui
résulte de l'altérité : des " sans-autrui
".
Je ne crois pas qu'on puisse être " sans autrui ".
Celà n'existe pas, étant donné que les sujets
sont tous, sans exception, même le plus abominable des criminels,
structurés, constitués, traversés par l'autre.
Mais des " sans respect ", ça, oui, il y en a.
A foison, et dans toutes les sphères de la société.
Dans certaines banlieues. Mais aussi dans certains conseils d'administration
de sociétés anonymes. La crise du respect traverse
toutes les classes, tous les groupes sociaux.
Or le respect est une sorte de condition préalable à
l'autorité. Sans l'acceptation du respect minimal, aucune
autorité n'est possible. Mais la plus grave erreur, peut
être, qu'on pourrait faire, si l'on veut construire de l'autorité
(au sens d'une influence, d'un ascendant, pas d'un commandement
ou d'une domination) dans notre société, ce serait
d'attribuer, discrétement ou ostensiblement, le manque
de respect à telle ou telle catégorie de la population.
Désolé de terminer par cette considération
peu engageante, car elle vient compliquer l'exercice, mais rien
n'est simple dans la vie : la bataille pour le respect, si elle
revêt certaines formes, peut être elle-même
irrespectueuse.
Didier Peyrat,
magistrat et homme politique
L'autorité des parents
L'autorité est actuellement
un thème très médiatisé et discuté,
tant le désarroi de nos sociétés face à
l'éducation de nos enfants et de nos adolescents est grand,
que se soit à la maison ou à l'école.
Il est des partisans pour une autorité forte, d'autre à
qui elle fait peur, évoquant un retour à l'autorité
patriarcale.
Pour la psychanalyste que je suis, l'autorité prend toute
son importance d'abord dans les premières années
de la vie de l'enfant, puis, à quatre ans, lors du complexe
d'oedipe.
En effet, c'est une notion qui est fondamentale à ce moment
de la construction de structuration de l'individu.
Bien souvent nous confondons l'autorité et l'autoritarisme.
L'autorité se décline autour de la loi, loi qui
encadre et qui apaise, alors que l'autoritarisme est un abus de
pouvoir, qui entrave le développement de l'enfant.
Aujourd'hui, les parents n'osent plus faire preuve d'autorité,
ayant peur de blesser, de traumatiser leur enfant et d'empêcher
leur développement, alors que, bien au contraire, elle
est fondamentale et structurante pour eux.
Même avant l'âge de quatre ans, l'enfant a besoin
d'un cadre.
Madame Dolto, grande psychanalyste de notre époque, a mis
en avant que le bébé, l'enfant était un sujet
à part entière. Elle a su écouter les bébés,
leur parler, les comprendre.
Mais elle a aussi développé dans sa théorie,
ce qu'elle appelle les castrations symboligènes.
Et cette partie de son uvre est beaucoup plus passée
sous silence.
Castration, cela veut dire en psychanalyse, ne pas faire tout
ce que l'on veut, faire la différence entre les désirs
imaginaires de toute puissance qu'a l'enfant à ce moment-là
de sa vie, et la réalité.
Ici l'autorité de l'adulte tutélaire prend toute
son importance : il doit donner à son enfant, les satisfactions
qu'il demande et dont il a besoin, lui apprendre le plaisir et
le désir de vivre, mais en même temps doit, à
chaque stade de son développement, lui faire découvrir
d'autres plaisirs, d'autres objets, le castrant de son premier
plaisir pour qu'il puisse s'élargir sur d'autres.
Ainsi, par exemple, la mère va permettre à l'enfant
de se séparer du sein ou du biberon, pour qu'il puisse
élargir sa possibilité de communiquer et utiliser
sa bouche comme zone de plaisir langagier de communication.
Grâce à l'autorité bienveillante du parent,
l'enfant élargira ses connaissances, et découvrira
de nouveaux plaisirs.
L'enfant oedipien, vers trois-quatre ans, est pris dans des désirs
très forts .
Bien sûr, il aime, comme nous le savons, le parent du sexe
opposé, mais plus que de l'aimer, le désire avec
son corps.
Monsieur Nasio nous montre dans son livre intitulé "
Le complexe d'oedipe, le complexe le plus crucial de la psychanalyse
" que l'enfant a envie de posséder le corps de l'autre,
il a envie de mordre, de serrer fort, d'embrasser, d'agresser.
Il est pris dans un désir joyeux de toute puissance.
Et c'est au père, celui que nous appelons symbolique, celui
qui représente la loi, d'arrêter son enfant dans
ses désirs imaginaires de toute puissance, et de lui dire
que ce n'est pas possible.
Que ce n'est pas possible d'avoir sa mère pour lui tout
seul, pour le garçon, ou d'être le seul objet de
désir du père, pour la fille.
Grâce à ces refus du père symbolique, l'enfant,
angoissé, parce que craignant son père, renoncera
à ses pulsions, et pourra se tourner vers le monde, pour
apprendre à lire, à faire du sport, à jouer,
à s'intéresser à autre chose qu'à
ses parents pris comme objet de sa satisfaction.
C'est là que se constituera le SURMOI, interdit intériorisé,
qui lui dira en lui-même :
" Calme toi "
" Ne fait pas cela "
" Travaille ! "
C'est aussi à ce moment-là du développement,
que prend source la culpabilité, affect indispensable,
si elle n'est pas trop forte, au bon fonctionnement de l'être
humain en société, lui permettant de juguler son
agressivité, et de savoir la contrôler.
Une fois adolescent, le sujet, après une période
d'accalmie, est reconfronté à la pulsion qui le
ré envahit comme lorsqu'il avait quatre ans
.
Il a alors besoin de son père et de sa mère, comme
d'un cadre fort . Il ne s'agit pas alors de l'empêcher de
tout faire, mais de mettre des limites, permettant à l'adolescent
de garder des repères face au chaos pulsionnel qu'il doit
traverser, pour passer de l'enfant qu'il était à
l'adulte qu'il va devenir.
La délinquance n'est pas, quoi qu'on puisse en dire actuellement,
un problème de génétique
C'est un problème d'éducation, et donc qui a affaire
avec l'autorité, soit qu'elle ait été trop
forte, et l'adolescent devient un tyran, comme ses parents l'étaient
avec lui ;soit que l'enfant n'a été confronté
à aucun cadre, et n'a pas appris à respecter l'autre
et à maîtriser ses pulsions.
Au regard du développement de l'enfant, et de ce dont
t-'il aura éternellement besoin pour grandir, il devra
toujours se confronter au père, que nous appelons symbolique,
celui qui représente la loi (cela pouvant être le
père, le beau-père, la mère, un oncle, un
ami
) pour pouvoir apprendre à juguler ses pulsions,
et à pouvoir s'ouvrir vers les autres et avoir des relations,
sociales et humaines, saines.
Françoise Dufour, psychanalyste,
à Vétheuil, le 12 novembre 2008